Un voile sur la mer – Martine Brûlé

L’eau s’incruste peu à peu entre ses doigts de pieds qu’elle détend et laisse flotter entre les rochers. Assisse au bord des vagues elle a remonté sa robe. Un voile maintient ses cheveux blonds et protège du soleil son visage d’ange. Son habit blanc reflète la lueur du soleil sur ses yeux bleus clairs. La douceur de l’eau qui lèche ses orteils l’invite à poursuivre son chemin entre les pierres de la côte encore déserte.

Quand sonnera la demie de neuf heures les petites mamies locales viendront se poser doucement sur le sable avant que d’entamer leurs bavardages quotidiens. Elles sont nées ici, se connaissent depuis des années et se retrouvent chaque matin au même endroit pour rejoindre la grande étendue d’eau salée qui les attend et les ressource.

Puis ce sera au tour des familles de touristes de faire leur apparition, les petits devant chargés de bouées, sceaux et pelles, les parents derrière portant de gros sacs bariolés remplis de serviettes, crèmes, casquettes et vivres nécessaires à la survie de leur descendance. Parfois, des filles et frères, des « locaux », eux-mêmes devenus parents et qu’elle a vu grandir.

C’est une scène et un enchainement qu’elle connait bien pour l’avoir vécu enfant puis adolescente. Ses parents avaient acheté une maison de vacances sur ce bord de mer enchanteur alors qu’elle n’était encore que fœtus dans le ventre de sa mère. C’est sur cette même plage qu’elle a construit ses plus beaux châteaux et appris à nager. C’est sur ce sable, à marée basse, qu’elle a ramassé ses premiers trésors de coquillages mêlés.

C’est aussi sous ce soleil que son corps doré de jeune fille puis de jeune femme s’est développé et façonné au rythme de ses brasses éclairant petit à petit le regard des hommes. C’est face à cette mer qu’un lendemain de quatorze juillet elle a formulé son vœu.

Quand il a lui a fallu revenir sur les lieux de son enfance, ranger la veille maison abandonnée après le décès de ses parents. Quand les mains tremblantes elle a repris les clés de ce petit paradis perdu qui lui était désormais légué. Quand, aidée de son frère, elle a trié délicatement les affaires protégées de l’hiver au fond des placards.

Ce matin-là, la télévision diffusait en boucle la dernière nouvelle. Plus de 80 morts massacrés par un camion, hommes, femmes et enfants tous réunis par le même désir de contempler, en famille, un feu d’artifice. Un attentat de plus. Cela faisait combien de morts, encore, de nouveau, pour rien … Trop, beaucoup trop.

Ce monde n’était plus le sien. La société de consommation nous avait tous abrutis de faux espoirs. L’amour se marchandait sur internet. Google et les milliardaires de ce pays gouvernaient la France. Des parents excédés par les cris de leur petit dernier le jetaient dans la machine à laver. Un pilote dépressif lançait son avion et ses passagers impuissants sur une montagne…

Alors, elle avait fait ce vœu : dédier ses lendemains au ciel, au Tout Puissant. Lui remettre sa vie entière entre les mains pour faire face à ces barbaries, ces idioties, ces absurdités. Et prier. Oui prier. Jour et nuit. Sans retenue mais pleine de joie guidée par l’espoir que les hommes entendent ses paroles et retrouvent un peu de lumière.

Qu’aurait-elle pu faire d’autre ? Entrer en politique, c’était peine perdue, partir au bout du monde construire un dispensaire, mais son propre pays était devenu lieu de guerre et de douleur. Nul n’était besoin de parcourir des kilomètres pour sentir la nuit et la misère s’engouffrer dans les rues.

« Maman, tu viens, on va se baigner » ….

Une petite main la saisit brutalement, l’enlevant soudainement à sa douce rêverie. Julie venait d’avoir 10 ans. Nous étions déjà en 2026. Et sa mémoire lui revenait plus précise et plus claire. Ce matin-là elle était venue se recueillir sur la plage. Elle s’était absentée du présent pour retrouver les coulisses de son existence et avait formulé ce vœu. Puis, comme saisie par un dernier élan elle s’était très vite rendue dans le premier hôpital ouvert pour donner son sang.

C’est allongée sur un brancard improvisé qu’elle avait pris la mesure de ce qu’il restait de solidarité, de compassion, de tendresse et d’amour au sein de ce peuple, de ces nationalités et de ces origines. Au travers de ces bras tendus en masse, blancs, noirs, ou colorés se trouvaient les mêmes veines, ce même élan, ce même désir d’en finir et d’apprendre à mieux s’unir.

C’est étendue sur ce lit de fortune qu’elle avait croisé son regard à lui. Son premier regard. Un peu perdu et affolé devant l’ampleur de la tâche et cependant si responsable et si serein. Ce regard clair et puissant, apaisant et attirant, révolté mais décidé.

En se retournant pour prendre la main de sa fille elle sentit de nouveau ce regard se poser sur elle. Ils avaient été deux, puis trois et bientôt ils seraient quatre. Alors elle dénoua son foulard fleuri puis ôta sa robe blanche et lança ses affaires à son mari en lui disant « qui nous aiment, nous suivent ! » …

 

La vie avait repris le dessus.

 

0 0 votes
NOTER LE TEXTE

Nombre de Vues:

5 vues
Martine Brûlé

Martine Brûlé (47)

Je m'appelle donc Martine ... et je suis née le l8/10/1966 à Rouen. De formation initiale en communication j'ai longtemps travaillé pour les municipalités d'Yvetot et d'Elbeuf.
Je suis actuellement chargée de documentation à la Fabrique des Savoirs, pour le compte de la métropole de Rouen. Je participe depuis une petite année à un atelier d'écriture.
J'ai toujours aimé lire et j'écris depuis ... que j'ai appris à le faire, sauf qu'aujourd'hui j'ose enfin partager un peu.
http://martine-brule.blog4ever.com

S'abonner
Me notifier pour :
guest
0 Commentaires
Commentaires en ligne
Voir tous les commentaires