LA PERLE ET LE PECHEUR – Jeanmarime

Un pécheur aperçut au cœur de sa nuit l’éclat d’une perle qui reflétait admirablement le dernier rayon de lune. Cette perle était le joyau d’un banc d’huîtres qui se prélassaient sous l e soleil comme sous les étoiles se riant des marées. La plupart sommeillaient benoîtement toutes issues condamnées. Sauf celle qui entrouvrait ses lèvres de faïence pour laisser entrevoir à sa perle de choix quelque doux rai de lumière nocturne. Et c’est à ce moment là que le pécheur décida d’oublier la multitude des dormeuses pour être tout à son unique découverte.
Il commença par baptiser d’un nom princier cette perle qui promettait, sans épanchement, de devenir source de son bonheur. Il lui livra tous ses sens émerveillés et écouta battre son cœur tout en la dévorant d’un regard épris et caressant tout en douceur sa peau de nacre.
Il ne respirait et ne rêvait que pour elle. Cela même, elle ne pouvait le concevoir. Elle lui fit même comprendre un jour qu’elle était si petite, si différente de lui, que rien de durable ne pourrait germer entre eux. Le pécheur lui prouva le contraire en se faisant minuscule tout en cachant les efforts surhumains causés par cette gymnastique de mimétisme. Il se parfuma aux senteurs d’algues pour lui être semblable au plus juste. Elle se mit à apprécier sa douceur et son attention sans partage, bienveillance si peu commune pour elle. Mais tout cela lui était si naturel qu’il n’y voyait rien d’exceptionnel. Pour peu d’être assuré d’avoir découvert la perle recherchée depuis l’aube des temps.
Peu à peu la perle lâcha prise quant à ses craintes de ne pas donner satisfaction et accepta les invitations à s’abandonner en confiance au pécheur. Cependant, plus il se montrait vulnérable pour ne pas l’égratigner et l’encourager à se révéler, à sortir de son entrave maculée de toutes sortes d’alluvions, plus elle affirmait ses préférences, ses envies tout autant que ses phobies et ses manies. Plus le marin se rendait docile et plus la perle devenait capricieuse.
Tout en se secouant pour ne pas être ‘collée de trop près’, la perle perdait éclat après éclat des fragments d’écaille et d’alluvions de sa coquille, gardienne de son histoire. Les nombreuses plaies qui se dévoilaient au grand air, les distorsions dans l’harmonie des pelures successives, elle les niait et prétendait qu’elles n’étaient que faux reflets sur la pupille du pécheur. Leur chute programmée navrait le pécheur car elles magnétisaient le regard tout en le détournant de l’éclat de la perle captive de ces habits tissés par son passé dont elle ne voulait guérir qu’avec le temps. Un très long temps.
Le pécheur n’était pas du genre à rejeter une perle en pleine mer, mais il mesurait combien il était hasardeux, voir compromis, de vouloir en aimer une qui, après avoir emprisonné un cœur dans sa coquille, fermait les yeux sur tout ce qui se réveillait incontinent et mettait l’apprivoisement en péril.
Il eut alors l’idée d’oser l’inviter à changer de bassin, d’humer d’autres embruns, de goûter à d’autres sels et à d’autres iodes. Tout lien avec les habitudes du quotidien étant distendu, elle se rouvrit petit à petit, tout en craignant que le pécheur ne décode pas ses peurs de se noyer dans l’océan de la Bienveillance. Jusqu’au matin où elle se dit que la bienveillance dont elle était l’objet, même si elle ne la mesurait pas entièrement, pouvait être lue comme une invitation à la réciproque, bienveillance bien ordonnée commençant par sa propre coquille.
Ce fut un long chemin de retour à soi et à l’autre. Parcours de désherbage, d’élagage et de renoncement à ce qui semblait faire corps avec la perle, mais n’en était qu’écrans passagers, protecteurs au début, puis surnuméraires et envahissants une fois la relation murie.
La perle ne savait plus sur quel courant danser. Elle se disait qu’elle n’avait connue que l’immobilité et la sécurité de son écrin rivé aux rochers, ancré dans le sol marin et nourrie aux sels iodés. Ne se perdrait-elle pas elle-même en succombant à l’attrait des hauteurs, du grand vent et devant l’inconnu de ces espaces illimités ? On l’avait mise en garde contre l’ivresse des profondeurs, mais elle ne savait pas qu’il en existait une semblable tout là haut au dessus des abîmes.
Appliquée à compter les marées et les lunes, elle s’exposait aux mêmes réflexes devant ce qui, dans les hauteurs, par nature échappe au chiffrage : le partage, le don de soi, l’amour sans retour, l’abandon…
Elle en venait à prendre les invitations du pécheur pour des entraves à sa nouvelle liberté. Elle fermait toutes les ouïes de son être pour ne pas être assourdie par les déclarations enflammées du pécheur ; elle baissait fièrement les paupières pour ne jamais le voir s’éprendre du regard ou pleurer devant ses silences. Ses larmes lui rappelaient l’océan dont il l’avait privé après un temps de séduction où miroitait le bonheur de deux vies accordables. Elle allait jusqu’à se demander pourquoi le pécheur n’avait jamais songé à s’immiscer dans sa coquille à elle, à quitter ses ‘grands airs’ pour goûter à ses eaux tranquilles.
Elle alla jusqu’à goûter à la philosophie pour s’élever au dessus de ses sphères antérieures. Cela la rapprocha plus d’elle-même que du pécheur.
Ce qui la rassurait depuis qu’ils se côtoyaient, c’est que dans le silence de leur corporéité, tout n’était que limpidité, douceur et évidence, langage sans parole. Perle comme pêcheur en convenaient. Aussi décidèrent-ils d’un tacite commun consensus, faute d’avoir déjà accordé leurs passés, leurs envies et leur préférences, d’apprivoiser et accorder leurs silences. S’n vint éclore, de lune en lune, un double murmure, une harmonie alliant chant des sirènes et chant des anges, parfums des abîmes et senteurs des nuées !
Aujourd’hui, perle et pécheur se rient de ces années naufragées durant les quelles ils ont cherché le bonheur trop loin, trop haut, trop bas ou trop fort ! Il suffisait lâcher prise et de s’abandonner : un cœur peut s’élever et rencontrer l’autre descendant, sans chercher à rester côte à côte ! Seuls vents et marées méritent que l’on s’aventure pour un voyage à deux !
Le temps aidant, ils ne surent plus lequel des deux avait séduit l’autre, qui était pécheur esseulé et qui était perle recluse.

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Jean-Marie Audrain

Jean-Marie Audrain (330)

Né d'un père musicien et d'une mère poètesse, Jean-Marie Audrain s'est mis à écrire des poèmes et des chansons dès qu'il sut aligner 3 mots sur un buvard puis trois accords sur un instrument (piano ou guitare). À 8 ans, il rentre au Conservatoire pour étoffer sa formation musicale.
Après un bac littéraire, Jean-Marie suit un double cursus de musicologie et de philosophie à la Sorbonne.
Il se met à écrire, dès cette époque, des textes qui lui valurent la réputation d’un homme doublement spirituel passant allègrement d’un genre humoristique à un genre mystique. D’ailleurs, il reçut de la SPAF (Société des Poètes et Artistes de France) un grand diplôme d’honneur en ces deux catégories.
Dans ses sources d’inspiration, on pourrait citer La Fontaine, Brassens et Devos.
Lors de la naissance du net, il se prit à aimer relever les défis avec le site Fulgures : il s’agissait de créer et publier au quotidien un texte sur un thème imposé, extrêmement limité en nombre de caractères. Par la suite il participa à quelques concours, souvent internationaux, et fut élu Grand Auteur par les plumes du site WorldWordWoo ! .
Il aime également tous les partenariats, composant des musiques sur des textes d’amis ou des paroles sur des musiques orphelines. Ses œuvres se déclinent sur une douzaine de blogs répartis par thème : poésie, philosophie, humour, spiritualité…sans oublier les Ebulitions de Jeanmarime (son nom de plume). Un autre pseudo donna le nom à son blog de poésies illustrées : http://jm-petit-prince.over-blog.com/
Pendant longtemps il a refusé de graver des CD et d’imprimer ses œuvres sur papier, étant un adepte du principe d’impermanence et méfiant envers tout ce qui est commercial.
Si vous ne retenez qu’une chose de lui, c’est que c’est une âme partageuse et disponible.

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Anne Cailloux
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30 juin 2017 11 h 46 min

J’ai le souffle coupé, magnifique, vos mots ont étés en 3d, j’ai respiré l’iode de vos mots. Que c’est somptueux.. bravo, juste sublime