L’Inconstance des sentiments – extrait 6 – Caroline Pivert

vengeresse

Le résultat des courses, ou plutôt de « ma » course, tournée vers des étoiles qui m’ont désobéie, déçue, trahie, dans le fond, le voilà, pour l’instant: j’ai trente ans cette année, et je peux affirmer (même si je ne le fais pas vraiment !), clamer haut et fort à quel point ma vie est un désert social, amical. Relationnel, en somme…

Mis à part toi, bien sûr, ta venue si soudaine, Adrien.

Mirage bien étrange… dans ce désert sans fin.

Vers un oasis de douceur ? Ou bien vers un désir menteur ?…

Des sentiments déjà contradictoires.

Mais toi pour l’instant mon miraculeux, mon magicien du quotidien, embellisseur de la routine, éveilleur des illusions déçues, et réduites au néant, sous des montagnes de poussière et de nostalgie stériles… Toi surgissant comme une flèche de certitude sous tout le voile de ces mensonges, où j’ai pu me trouver, moi, regrettant pourtant mon songe, les belles rêveries de mes jeunes années. Lorsque le monde semblait s’offrir à moi, sans obstacle visible. Et sans murs devant moi.

En fait, j’espérais tout, donc beaucoup trop, bien sûr! J’espérais le « meilleur », notion d’ailleurs bien incongrue, tant cette conceptualisation, un peu, du pseudo « succès » de nos vies, me semble aujourd’hui bien surfaite, depuis que je crois comprendre l’amour. A trente ans tout juste fêtés. Et révolus les beaux discours sur une prétendue destinée.

Qu’importe! Que de solitude a germé, impitoyable graine qui aura su trouver chez moi un si propice terrain ! Les larmes de mes rêves égarées au combat, les pleurs de la relève, je les aurai versés plus d’une fois c’est sûr, plus de cent fois peut-être… Lorsqu’il faut repartir, être dans la conquête. Toujours, toujours mourir, de toutes ces morts lentes, tristes à s’en flétrir.

Tant de ces larmes brèves, pourtant, de ces larmes futiles, auront marqué mes joues ! Tant, que cela est fou, que cela paraît si grotesque, pourtant, quand j’y pense aujourd’hui.

Dès ce moment la force va remplacer l’entraide, tous les « bons sentiments ». Lorsqu’on arrive, le cœur doux, le cœur encore empli de sève, jeunesse triomphante, dedans tous ses remous d’espérance sacrée, en ces heures fondatrices…

Je suis encore comme flétrie, fourbue, et, plus encore que la fatigue existentielle, au-delà du désespoir si familier, je trouve au bout de ce tunnel une lucidité qui m’effraie. Qui me dit « non ». Que j’ai « failli ». Devant finalement un grand défi… devant les « règles de la vie ».

Et pourtant ce n’est que dans sa « grâce » à elle que l’on se maintient dans un lien authentique avec la vérité, peut-être même le plus solide, le plus infaillible d’entre tous. Puisque le plus personnel : celui qui se base sur l’expérience vécue, ce réveil difficile d’après les douces joies d’une enfance de soi irrémédiablement déçue, cette « vraie vie » que l’on découvre un jour, vie de tous les combats, même les plus odieux, les plus désespérants. Don Quichotte que je fus, et que je resterai… Dans l’univers où je me réfugiai alors, pour mieux me prémunir de trop de solitude. Idéaux brassés dans le vent, qui ne deviendraient jamais chair.

Et pourtant je t’ai, toi. A présent. Mon Adrien, mon autre moi. Tu viens de chambouler ma vie en t’avançant vers moi. De manière si douce, si précautionneuse, pourtant. Est-ce enfin cela, la joie? Et le bonheur d’aimer, qui serait son pendant logique, la fierté, le délice inexprimable de se sentir aimé?

Je laisse un peu plus faire la vie, comme qui dirait, depuis que je t’ai rencontré. Comme si d’un coup d’un seul je me remettais à croire en la «fée amour », et dans le destin superbe qu’elle implique en nous. Une foi ancienne, peut-être, mais qui resurgit à présent en moi, si pleine d’aspérités, d’obscurités intérieures.

Jusqu’à ce jour, il n’y a pas si longtemps, où nous nous sommes comme reconnus, rien qu’en croisant nos regards vides en mal de tout. En mal du monde « réel », en outre. Du monde tel qu’il se présentait à nous, du moins… Si cruel pour nos illusions en surnombre, pour nos rêves d’un jour que nous n’attendions plus.

Toi et moi on est pareils. Bipolaires, le cœur toujours à vif, des émotions extrêmes y creusant sans cesse leur lit. La joie suprême ou l’atroce mélancolie. Deux « pôles » entre lesquels nous naviguons tout le jour, toute la nuit… Toute la vie, hélas !

C’est notre sort commun. Les humeurs qui fluctuent du rire extrême au chagrin inextinguible, dans l’éternelle irrégularité des vagues de l’humeur. Si houleuses, ces vagues. Et jamais – ou si peu – de point d’équilibre, de temps de répit, de « milieu » un tant soit peu raisonnable, tangible, en tous les cas ! entre les deux.

Ce monde est bipolaire, lui aussi, mon amour, ce monde est comme nous, pourtant ! Disons enfin les choses, même si cela est vain…

La nature nous enfante et puis reprends ses droits. Les espoirs nous élancent et l’on en retombe plus bas… Et les larmes exultent, s’extasient quelquefois, dans la commune lutte, contre laquelle nous nous brisons, vulnérables à tant de passions, interdites ou honteuses, tristes ou radieuses… Où tant nous nous blessons, ouvrant à tout nos cœurs, sans assez de méfiance, et sans distanciation…

Ah, l’inlassable énigme de ces mœurs en souffrance, d’une humanité folle de ses propres « aliénations », de tout ce qu’elle crée et produit. De ses propres enfantements, contradiction suprême !

Nous sommes les enfants d’une société malade, elle aussi, de ses choix. De la façon dont elle croit devoir fonctionner : tout « droit ».

Eternel va-et-vient d’âmes si emmêlées, pourtant, que cela me questionne, bien souvent : serions-nous donc tous liés par une même donne ? Ou bien sommes-nous seuls devant la destinée ?

Oh oui je me demande en quoi l’on se ressemble, et je voudrais mieux voir tout ce qui nous rassemble, tout humains que nous sommes !

Même si l’on nous prend pour des fous. Des « bipolaires » ou des « instables ». Des « inconstants » peut-être bien…

Même si la crainte leur a à tous volé leur cœur.

Mais, « qui vit sans  folie  n’est si sage qu’on croit », déclarait notamment Oscar Wilde. Qui vit sans drames n’a pas vécu. Quelque par

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Caroline Pivert

Caroline Pivert (20)

Née en Polynésie française de deux parents tous deux navigants, j'aurais toute ma jeunesse profité de cette opportunité pour parcourir le Monde. Une chose parmi tant d'autres a planté en parallèle ses racines dans ma vie: Les mots et leur poésie.

Les romans sont un peu comme des chansons à mes yeux. Il est plus facile de comprendre le monde quelquefois sous cet angle, mélodies éphémères et pourtant si profondes, que sous les lois de la politique et du "marché".

Je publierai régulièrement des poèmes sur ce site.

En espérant vous voir les découvrir,

Caroline Pivert

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