La Place des Choses – Jeanmarime

 

Enfant, je dormais souvent chez ma grand-mère.
Le soir elle me répétait immanquablement :
« Chaque chose a sa place et chaque place a sa chose ».
Quelque chose me tracassait dans sa formule jusqu’au jour où j’ai posé sur la table de nuit de ma grand-mère mon livre de chevet, Le Petit Chose, car il y avait un peu de place.
Le lendemain, je ne retrouve plus mon Petit Chose à sa place !
J’interroge alors ma grand-mère : « As-tu déplacé quelque chose ? »
Elle me répond « Oh, pas grand chose, j’ai juste eu besoin d’une petite place ».
Mais son « pas grand chose », était-ce bien mon Petit Chose ?
Quand je lui demande quelle chose elle a remis en place elle me parle de choses et d’autres.
Je bouillais, alors je lui demande à brûle pourpoint : « Pourquoi Le Petit chose n’est-il plus à sa place ? »
« A sa place ? », me répond -t-elle, « mais il ne peut qu’y être car les choses se déplacent avec leur place ! ». Tu as voulu le mettre à la place d’une autre chose qui, pendant ton sommeil, a remis le Petit Chose à sa place et a repris sa propre place ».
Je commençais à me sentir tout chose…
Alors je me risque à demander des explications « Comment une chose peut-elle en chasser une autre ?» et elle de me répondre « Ca arrive par la force des choses ! ».
Force est de constater la chose m’avait échappé.
« Je le conçois pour ton « grand chose » de grande personne mais où mon Petit chose a t’il puisé une si grande force ? » m’exclamai-je tant la chose forçait l’entendement !
Ma grand-mère me répond : « Comme les choses usent de leur force pour se mouvoir, à force de changer de place, leur force s’use et c’est ainsi qu’elles peuvent se faire prendre leur place. Ton Petit Chose devait ne pas aimer forcer les choses».
Aussitôt je lui réponds qu’une petite chose sans force, ça force l’admiration tant elle s’efforce de tenir sa place!
Car une chose tient à sa place !
Jusqu’à ce qu’en perdant sa force, elle perde sa place.
Remarquez, se mettre à la place d’une chose n’est pas une mince affaire !
Déjà qu’il n’est pas évident de se mettre à la place de quelqu’un
– mettez-vous à la mienne !-
alors à la place de quelque chose !

D’ailleurs, une chose sent quand elle n’a plus sa place.
Alors d’elle-même, elle fait place nette et cède discrètement sa place à une autre.
En fait, la place qu’elle laisse n’est plus la sienne puisque les choses plient bagage avec leur place.
Ce qu’elle laisse, c’est une place à saisir, une place de choix
pour les choses qui peuvent arriver à l’improviste.
A l’inverse, une place peut passer d’une chose à une autre sans qu’on s’en aperçoive.
Imaginez la chose !

Comme disait ma grand-mère, chaque chose a son endroit.
Mais pour ne pas l’oublier, il faut noter sur chaque chose quel est son endroit
Enfin pas sur son endroit, ça ferait désordre, plutôt sur son envers.
Donc pour retrouver l’endroit d’une chose, il faut regarder sur son envers.
Mais impossible de remettre à son endroit une chose qui a perdu son envers.
Voilà donc le pire pour une chose perdue, c’est de ne plus retrouver son endroit.
Imaginez-la perdue dans l’envers du décor:
la chose ne retrouve plus son endroit et ça la met toute à l’envers.

Quand ma grand-mère jetait une chose et ajoutait « ça fait de la place »,
je la remettais aussitôt en place en lui répondant que dire cela est absurde
car comme la place appartient à la chose, on jette la place avec la chose
si bien qu’ensuite il n’y a plus de place du tout !
Quelle chose étrange : plus on jette de choses et moins on a de places !
C’est l’envers de la médaille pour qui range un endroit.
Il faut aller chercher de la place ailleurs quand il n’y en a plus de place sur place tant on s’est débarrassé de choses déplacées!

Ne nous attardons pas sur la chose car je dois remettre la main sur mon Petit Chose.
A mon avis, il ne devait plus tenir en place
et doit tout simplement avoir retrouvé sa place, tout seul comme un grand,
mais dans quel coin peut bien se nicher mon Petit Chose ?
Peut-être siège-t-il fièrement dans un petit coin…en place du trône,
mais alors là, ce serait pour toute autre chose…

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Jean-Marie Audrain

Jean-Marie Audrain (327)

Né d'un père musicien et d'une mère poètesse, Jean-Marie Audrain s'est mis à écrire des poèmes et des chansons dès qu'il sut aligner 3 mots sur un buvard puis trois accords sur un instrument (piano ou guitare). À 8 ans, il rentre au Conservatoire pour étoffer sa formation musicale.
Après un bac littéraire, Jean-Marie suit un double cursus de musicologie et de philosophie à la Sorbonne.
Il se met à écrire, dès cette époque, des textes qui lui valurent la réputation d’un homme doublement spirituel passant allègrement d’un genre humoristique à un genre mystique. D’ailleurs, il reçut de la SPAF (Société des Poètes et Artistes de France) un grand diplôme d’honneur en ces deux catégories.
Dans ses sources d’inspiration, on pourrait citer La Fontaine, Brassens et Devos.
Lors de la naissance du net, il se prit à aimer relever les défis avec le site Fulgures : il s’agissait de créer et publier au quotidien un texte sur un thème imposé, extrêmement limité en nombre de caractères. Par la suite il participa à quelques concours, souvent internationaux, et fut élu Grand Auteur par les plumes du site WorldWordWoo ! .
Il aime également tous les partenariats, composant des musiques sur des textes d’amis ou des paroles sur des musiques orphelines. Ses œuvres se déclinent sur une douzaine de blogs répartis par thème : poésie, philosophie, humour, spiritualité…sans oublier les Ebulitions de Jeanmarime (son nom de plume). Un autre pseudo donna le nom à son blog de poésies illustrées : http://jm-petit-prince.over-blog.com/
Pendant longtemps il a refusé de graver des CD et d’imprimer ses œuvres sur papier, étant un adepte du principe d’impermanence et méfiant envers tout ce qui est commercial.
Si vous ne retenez qu’une chose de lui, c’est que c’est une âme partageuse et disponible.

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