Quatre saisons pour un fleuve 3/4 – Alain Salvador

Je n’attendais plus que ça pour sortir… Que cette giboulée de Mai cesse et que le ciel passe du gris au bleu, enfin qu’il devienne bleu en majeure partie, ne soyons pas trop exigeants…

Du haut de mon balcon, un arc-en-ciel comme on en voit rarement, aux belles couleurs irisées si nettes que l’on peut toutes les distinguer sans exception, semble enjamber la vallée de la Loire comme pour railler un pont ancestral et lui dire que l’architecture moderne n’a rien à envier à un pont rafistolé de toutes les blessures des guerres et du temps. Il semble m’inviter à recueillir, comme le veut la légende, le trésor qui se trouve à l’endroit où ses arches touchent le sol… C’est plus facile que d’aller sur le dolmen de la Pierre Tournante qui délivre son trésor une fois tous les cent ans le soir de Noël, tout en étant muni d’une poêle au long manche… Pour la poêle ce n’est pas trop dur à trouver, mais une chance sur cent, c’est peu!!!

L’invitation étant acceptée, il ne me fallut pas plus de cinq minutes pour me chausser et prendre mon imper, genre de celui qui nous colle à la peau et qui ne suit pas nos mouvements de tête si on ne le sert pas à nous étrangler !

Dehors, je cherche l’arc-en-ciel… Comme si j’avais besoin de lui pour me repérer… Plus j’avance, plus il s’estompe. Arrivé à cette rue moyenâgeuse que j’aime tant descendre… Plus que remonter… D’où des pigeons alignés sur l’arête d’un toit semblent me faire une haie d’honneur, il ne reste de cette arche multicolore qu’une vision très vaporeuse… Je serai riche un autre jour…

Des cris, que souvent j’entends de mon balcon lorsque le vent est favorable, perçus depuis le beffroi, ne me donnent aucun doute quant à la direction à suivre… Droit devant!!! D’ailleurs, il faudrait être vraiment “miro” pour ne pas voir ce nuage vivant virevolter dans tous les sens, dans un désordre certainement bien orchestré, comme sait si bien le faire Dame Nature.

Un spectacle autant visuel que sonore est en train de se dérouler devant mes yeux… Et dans mes pauvres oreilles… Sans surprise, c’est tous les ans pareil, mais je ne m’en lasse jamais !

Directement je traverse la rue pour m’engager sur le pont… J’avoue, je n’ai pas attendu que le petit bonhomme passe au vert… Pas bien du tout…

Arrivé au milieu du pont, à l’endroit même où cet automne je contemplais la chevauchée fantastique d’une Loire conquérante, mes yeux ne cherchent pas un autre endroit où se poser…L’île aux oiseaux, comme je la nomme.

Fragile aire de reproduction où des crues printanières ont déjà emporté des nichées entières dans un anéantissement cruel, cet îlet est la scène d’un ballet incessant, tumultueux, un désordre inextricable d’oiseaux. Mouettes rieuses, enfin moi je les qualifierais de crieuses, ce mot serait bien plus adéquat… D’autres mouettes, tête noire jusqu’en bas du cou, comme encagoulées, prêtent à commettre un hold-up dans quelque nid de leur congénère. Sternes aussi, petits échassiers toujours le bec dans l’eau à la recherche de nourriture, martins-pêcheurs que je crois reconnaître à leur profile… Enfin si je me fie à ma vue qui a du mal à suivre ces oiseaux dans leur course folle, complètement folle ! Toujours aussi mauvais ornithologue, je le sais !!!

Et ça atterri, et ça décolle, et ça se course, ça se chamaille à coups de bec. Une véritable tornade blanche, un tourbillon au son perçant… Ils passent au-dessus de ma tête à toute allure… Hé, faites gaffe, je suis là !!! D’ailleurs comment font tous ces bolides ailés pour ne pas se télescoper ? Sacrés réflexes ces pilotes !!!

Quant  aux pigeons, je suppose qu’ile préfèrent le calme des toits de cette ville historique, c’est beaucoup plus reposant…

Sur cette petite île aux buissons épineux, aux herbes touffues, on a du mal à différencier les oiseaux des pierres blanches… Les pierres ne s’envolent pas, c’est pourtant facile à reconnaître… Il n’y a pas beaucoup de sable sur ce banc, juste au pourtour. A la pointe sculptée par le courant, des cormorans étendent leurs ailes, comme suspendues à un étendoir. Quelques cygnes au loin. Le tapis de pierres émergentes  nous annonce pour cette année encore un étiage assez bas.

D’où je suis, je peux suivre le mouvement de la canne d’un pêcheur installé sur les quais qui suit infatigablement le sens du courant. La canne à pêche se baisse sur sa gauche, reste horizontale en suivant la course d’un bouchon rouge que j’arrive à peine à voir d’ici, puis se relève en fin de course, le bras du pêcheur n’étant pas extensible, pour recommencer inlassablement ce manège… De temps à autres, elle remonte avant et je peux voir quelque chose qui brille au bout de la ligne et qui finira dans la bourriche du pêcheur.

Je traverse prudemment la chaussée du pont. Des couples de canards nagent, certains plongent pour aller quérir quelques succulents poissons, pour souvent remonter à un endroit inattendu, tout comme le font les cormorans.

Il y a encore beaucoup de cygnes cette année… Une douzaine environ de ce côté ci. Je me souviens d’un cygne noir une année… Sur un banc de sable attenant à un pilier, bien touffu en buissons, un cygne est là, immobile sur le ventre. Elle couve, assurément. son mâle n’est pas loin, il nage à quelques mètres, prêt à intervenir en cas de danger. C’est si appétissant une bonne omelette pour des prédateurs…

Les lenticules commencent à fleurir et à envahir une berge où une barque est arrimée. Ce gros arbre encastré depuis la montée des eaux de cet automne n’a pas bougé de place. Il sert désormais de refuge aux oiseaux et aux rats musqués.

En ce samedi, les quais commencent à fourmiller de promeneurs  qui, après cette bonne rincée du début d’après-midi, sortent profiter autant du Soleil que des paysages du bord de Loire. Je décide donc de prendre mes distances avec des gens qui garent leur automobile au plus près des rives pour marcher… Mais pas trop quand même… Et qui n’hésitent pas à vider leur cendrier de voiture sur les pavés… Enfin, heureusement tout le monde n’est pas pareil… Surtout pas moi… Je ne fume pas…

Il est certains endroits que je connais bien, notamment pour y avoir pêché, mais que j’ai du mal à reconnaître tellement la Loire façonne ses berges d’une année à l’autre. Je me souviens pourtant qu’ici j’ai vu passer un castor qui nageait le long de la rive. Un peu plus loin j’ai perdu un tronçon de canne à pêche dans l’eau… Maladresse de débutant…

Après la station d’épuration, il y a une petite plage de graviers très facile d’accès et très peu fréquentée où il est aisé d’aller tremper ses pieds dans l’eau… Enfin c’est bon pour les autres pas pour moi… Si l’eau est à moins de vingt cinq degré, elle est froide !!!

Je m’y arrête un instant… Je suis accueilli par une fanfare de grenouilles côasseuses  que j’entends plonger d’un “plouf” caractéristique. Tiens, j’en vois une petite verte… Verte… Elle mûrira peut-être en grandissant…

Mes yeux scrutent l’autre rive où deux échassiers blancs distants l’un de l’autre de quelques mètres, comme pour ne pas se gêner, ressortent bien dans le vert des fourrés riverains. Alors pour vous dire de quelle espèce il s’agit ! Des grues peut-être…  Des aigrettes… Je suis trop  loin pour voir… Et  de toute façon, cela ne changerait pas grand chose…Décidément, l’ornithologue qui est en moi dort toujours profondément !

Un bruit de déplacement d’air au rythme lent se fait entendre de plus en plus fort. Je connais ce bruit… S’il m’avait surpris la première fois que je l’avais entendu, plus maintenant… Ce sont deux cygnes qui de leurs grandes ailes battent la cadence au ras de l’eau. Un saut de carpe claque, avant qu’il ne reste que quelques ronds sur la surface du fleuve…

Les arbres nus de l’hiver dernier ont revêtu leur habit d’été, et les touffes de gui se cachent sous un feuillage plein de chlorophylle.

Mais qui a éteint la lumière ? Voici  que d’un coup le ciel s’assombrit, et même qu’il laisse échapper quelques perles de pluie. Une averse aussi soutenue que soudaine s’abat sur la Loire, et bien sûr sur ses pauvres visiteurs, mitraillant la surface de l’eau et la faisant bouillonner. On croirait même que les gouttes rebondissent à la surface.

La capuche bien ficelée sur la tête et le pas pressé, direction un abri ! Sous un arbre car par chance il n’y a pas d’orage qui gronde. Pauvre refuge qui laisse passer des gouttes aussi grosses que mon poing… Enfin c’est l’effet que ça me fait…

Cette grosse ondée a vite passé… Mais c’est toujours trop long quand on est dessous… Mes lunettes dépourvues d’essuie-glace me laissent voir un paysage flou et déformé… Mon imper me paraît froid tout d’un coup… Je dis souvent aux amis que la seule eau froide que j’aime est celle que je mets dans mon pastis… Et bien je confirme !!!

Je décide de quitter cet asile de fortune lorsque la pluie se calme. Cette eau au combien nécessaire pour nous et la nature va avoir l’extrême amabilité de m’accompagner jusqu’à chez moi, des fois que je me perdrais en route…

De mon balcon, le même que tout à l’heure, décollé de cet imper qui me moule comme une combinaison en  latex, je regardez  un arc-en-ciel, un peu moins joli que le précédant, qui voudrait m’inviter à ressortir pour une nouvelle promenade au  bord de la Loire… Non merci, une fois aujourd’hui ça suffit, trop froide la douche ! Il n’est pas né de la dernière pluie le bonhomme… Enfin si je puis m’exprimer ainsi .

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Alain Salvador

Alain Salvador (251)

Je suis né en 1956, et ai toujours eu le goût pour l’écriture.
Cependant je n’ai fait aucunes études , ni de lettres ou autre chose de bien gratifiant.
Je n’ai qu’un CAP de mécanique en poche et ma vie passée en usine , ma famille avec mes trois enfants, font que depuis ma retraite, j’ai repris du temps pour me consacrer aux mots.
On pourrait dire de moi que je suis plutôt un autodidacte.
Les quelques personnes à qui je fais lire mes textes me disent que j’ai une facilité d’écriture.
A cela je leur réponds: ”ce n’est pas toujours si facile qu’il n’y paraît… ” Et pour l’orthographe, et bien je révise les règles…Il n’est jamais trop tard si l’on veut entreprendre quelque chose dans sa vie.

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Colette Guinard
Membre
17 janvier 2021 14 h 51 min

un joli récit relatant tous ces hommages sur cette Loire que vous aimez tant!

Plume de Poète
Administrateur
17 janvier 2021 10 h 08 min

Joli récit bien rempli de bons et beaux clichés, merci pour ce moment Alain…