La lionne – Alain Salvador

Nous sommes dangereux.

Hier soir, lorsque nos cerbères nous croyaient endormis, nous avons discuté dans notre langage, rugissements, barrissements, hurlements, feulements; tous mes potes étaient présents.

Il y avait les grandes girafes au long cou, qui se plaignent de ne pouvoir galoper à leur aise dans leur savane natale, les jumbos qui balancent leur trompe pour tromper leur ennui, en réclamant le droit de migrer vers leurs points d’eau séculaires, comme leurs ancêtres.

Les ours de tous poils, eux aussi étaient présents, ils en ont marre de manger du miel industriel, tartiné sur des troncs d’arbres morts, de barboter dans des caissons de verre.

Quant aux rhinocéros, ils veulent pouvoir se rouler dans de vrais marigots, plein de boue puante.

Je suis le lionne, mes congénères m’ont désigné comme leur porte parole, qu’ils soient à poils, à plumes ou à écailles. Qu’ils soient grands, petits, biscornus, vilains ou magnifiques. Il ne m’a pas été facile de trouver un bipède qui accepte de m’aider à transmettrez à ses semblables notre légitime souffrance.

Voilà enfin qui est fait; qu’elle chance je peux commencer mon récit.

Voici nos soigneurs qui arrivent, j’entends les clés grincer dans les serrures et les verrous couiner. Ils nous lancent des bonjours d’une loge à l’autre; c’est bête mais gentil…

Moi je ferai bien une grâce matinée avec mes trois “loulous”. Juste à côté mon amoureux s’étire en ronchonnant, il réclame son petit déjeuner, il a faim ! “Debout les enfants, faisons un brin de toilette et rejoignons papa”.

Tous les occupants des cellules avoisinantes sont réveillés; les uns se grattent, d’autres tapent du sabot, certains vocalisent. Les portes du pénitencier vont s’ouvrir. Oui, nous sommes incarcérés dans des quartiers de haute surveillance d’un zoo, ou d’un parc animalier si vous préférez.

Pouvez-vous me dire de quoi nous accusent-ils ? De quoi sommes-nous coupables ?

Les soigneurs prudemment nous jettent notre nourriture par des trappent basculantes . Nous sommes affamés, nous nous ruons sur la viande, nous sommes  si assistés que nous n’avons plus le respect de la hiérarchie , c’est un vrai “sauve-qui-peut”, ou plutôt “fauve-qui-peut” ! C’est absurde !

Plus loin, des cagettes entières de poulets morts volent au-dessus des clôtures.

J’ai envie de croquer ce petit grassouillet vigilant, juste pour faire goûter à mes enfants de la chair fraîche chassée par leur maman. Je dois faire attention à ma ligne, sinon à la prochaine pesée, ils vont me mettre au régime. De plus le fusil à flécher ne doit pas être loin. Maintenant nous allons passer notre journée à nous balader dans des cours promenades  bien barricadées.

Nous n’avons que trop rarement de moments d’intimité, ils nous observent quand nous nous faisons des câlins. Après ils nous font des prises de sang et des échographies pour savoir si nous sommes gestantes; super joli ce mot pour une future maman !

Au moment de la délivrance de nos petits, ils nous filment sur toutes les coutures, jours et nuits. Ils chuchotent , ils font des pronostics, nous sommes constamment sous contrôle. Je dois reconnaitre qu’ils prennent bien soin de nous. Il paraît que certains humains manquent de soigneurs; ils devraient venir prendre des vacances chez nous… Miam miam !

Mes griffes sont inspectées et coupées, je suis vaccinée et identifiée, mes yeux et mes oreilles sont examinées régulièrement, mes petits sont également chouchoutés.

Bon, il y a des bons côtés,  ils font le ménage de notre stalle, la vaisselle; pendant ce temps je me dore au Soleil.

Pour passer le temps, d’autres “marcheurs sur deux pieds” viennent nous rendre visite. Des grands, des petits, des beaux , des laids et plein de gros; leurs petits se tiennent près d’eux, comme les nôtres. Les soigneurs sont remplis de bonnes intentions, ils préparent des enrichissements supposés nous distraire. Pour se faire, ils cachent de la nourriture dans des cartons et tous applaudissent  lorsque nous la trouvons, comme en brousse. Nous sommes tous les jours en représentation; bientôt on va nous demander de sourire au moment de la photo.

L’été nous avons des glaces garnies de morceaux de carne; on nous arrose pour nous rafraichir. L’hiver certaines cases sont chauffées pour les plus frileux d’entre nous. Je vous le confirme, nous demeurons dans un Palais trois étoiles. Mais il y a un revers à la médaille, notre liberté.

Parfois nous sommes séparés de notre famille, ils nous transfèrent très loin dans un autre établissement pénitencier, pour éviter  les problèmes de consanguinité. Nous sommes tellement “crétinisés” que nous pourrions partager notre box avec n’importe qui !

Vous savez pourquoi tout ce charivari ? Parce que nous sommes en voie de disparition, si si ! Je fais semblant de dormir, mais j’écoute tes hommes parler de nous. Voilà la raison pour laquelle on nous séquestre au lieu de nous reconduire chacun dans notre pays d’origine.

Ils disent que les habitants de es régions nous massacrent, nous chassent, nous braconnent. C’était vrai autrefois, mais aujourd’hui dans beaucoup de territoires du monde ,les autochtones ont compris que nous sommes nécessaires à leur survie.

Je suis persuadée que si demain quelqu’un ouvrait les portes de notre prison, nous serions complètement désorientés, incapables de trouver de la nourriture, de l’eau, un abri. Nous serions abattus séance tenante ! Souvenez-vous, nous sommes des animaux sauvages et dangereux… Alors pourquoi continuer cet enfermement ?

Ma bipède a son idée sur la question, elle a refusé de me la dire, sans doute pour ne pas me faire de peine et pour que je garde l’espoir qu’un jour cela ira mieux pour nous.

Texte de Madame Claude B.

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Alain Salvador

Alain Salvador (255)

Je suis né en 1956, et ai toujours eu le goût pour l’écriture.
Cependant je n’ai fait aucunes études , ni de lettres ou autre chose de bien gratifiant.
Je n’ai qu’un CAP de mécanique en poche et ma vie passée en usine , ma famille avec mes trois enfants, font que depuis ma retraite, j’ai repris du temps pour me consacrer aux mots.
On pourrait dire de moi que je suis plutôt un autodidacte.
Les quelques personnes à qui je fais lire mes textes me disent que j’ai une facilité d’écriture.
A cela je leur réponds: ”ce n’est pas toujours si facile qu’il n’y paraît… ” Et pour l’orthographe, et bien je révise les règles…Il n’est jamais trop tard si l’on veut entreprendre quelque chose dans sa vie.

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4 Commentaires
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Colette Guinard
Membre
14 janvier 2021 10 h 51 min

lecture enchanteresse, bravo madame , continuez de nous charmer, à bientôt j’espère