Mes années charnières : Quatrième Verte – Tome X – Jean-Marie Audrain

Mes années charnières : Quatrième Verte – Tome X

Avant même d’entrer en classe de quatrième , le nouveau directeur, le père Vial, avait annoncé que, par charité chrétienne, il accueillerait dans une classe de 4ème deux brebis perdues mises à la porte du lycée Descartes pour cause d’indiscipline et de rébellion contre l’autorité. D’ailleurs le père Vial avait totalement changé d’attitude : au lieu de faire mettre des heures de colles aux jeunes qui descendaient dans le garage sous terrain en faisant pétarader leur moto, il avait décidé de les accueillir fraternellement, leur serrant la main et s’intéressant à leur terrible engin.

En arrivant dans ma classe de 4ème Verte, même si elle était juste en face de ma 5ème Rose, je me suis tout de suite aperçu que bien des choses avaient changé. Déjà, notre nouveau professeur principal qui nous attendait, une jeune blonde copieusement maquillée en tenue légère et colorée qui ne masquait plus grand chose arborant un regard aguicheur nonchalamment assise sur son bureau. Et puis, surtout, deux nouveaux venus que cette dame nous a présentés : Lagillière, un grand blond qui faisait au moins deux têtes de plus que moi, et Vatin, un blouson noir au regard aussi noir que son cuir. Il s’agissait des deux brebis perdues qui circulaient déjà les bruits de couloir.

Les plus déterminés des anciens ont voulu rivaliser avec eux qui voulaient être les caïds de la classe.

Peine perdue car il avaient la domination de la taille et de la force,et, semblait-il, la bénédiction voire l’absolution du père Vial. Peu à peu une ambiance délétère s’est installée dans la classe et encore plus hors la classe. Les cas les plus manifestes se passaient dans les vestiaires des douches de la piscine. Pour commencer, ces deux-là fumaient dès la sortie de la classe passant par l’extérieur pour rejoindre la piscine. En arrivant dans le vestiaire, ils nous menaçaient avec leurs mégots mal éteints qui au final allaient être rallumés et leur servir à brûler les quelques bestioles qui squattaient les murs (cafards ou punaises selon les saisons). Parfois ils les achevaient à l’aide de la flamme de leur briquet, le tout assorti de menace pour qui ne garderait pas le silence.

Pareillement, en cours de travaux manuels, non seulement ces deux nouveaux frappaient sur la tête des autres avec maillets et marteaux, mais ils invitaient les plus audacieux à faire de même, ce qui engendrait des cris et des bleus à l’envi..

Je pense que tout cela n’a pas incité mes parents à économiser pour payer ma note de frais de matériels de travaux manuels, mais j’avoue que je préférais me retrouver tranquillement en salle d’étude sans Lagillière ni Vatin.

Durant les cours, les deux mêmes apportèrent des Auto-moto-magazines, des Lui et des Playboy qui circulaient sous les tables. Certains profs fermaient les yeux, d’autres les confisquaient, mais comme les deux responsables niaient être liés à tout cela c’étaient toujours deux autres qui étaient punis à leur place. Dont moi une ou deux fois alors que je n’avais rien dans les mains ni dans mon casier sous ma table.

Petit à petit à la violence et l’intimidation, ils se sont mis à ajouter le racket. Certains devaient voler pour eux des magazines pour adulte à la librairie la plus proche, car leur vente était interdite aux mineurs.

Ce n’était plus le père Schmitt qui nous faisait le catéchisme, mais un jeune inconnu qui, comme celui de le cinquième Rose, nous raconta l’histoire d’Adam et Eve, Noé, Abraham et Moïse.

Comme on connaissait tout cela par coeur et qu’il semblait ne pas vouloir nous donner les conseils de droiture du père Schmitt, le cours était une véritable séance de défoulement généralisé.

En mathématiques, un nouveau professeur avait averti tous les parents qu’il nous fallait tout oublier de ce que nous avait appris monsieur Doaré en 6ème et 5ème car le ministère nous imposait de passer aux mathématiques modernes importées d’Amérique.

J’avoue que j’étais complètement perdu car sans point de repère dans cette géométrie plane qu’il fallait gérer avec tes tables de trigonométrie. J’en faisais des cauchemars où les sinus tapaient sur les cosinus à coups de tangentes. Aussi m’ maman m’a t-elle inscrit à des cours de mise à niveau par correspondance. Tout cela vient doubler mon temps de « devoirs et leçons » à la maison.

Le matin, les autres copains racontaient ce qu’ils avaient vu la veille au soir à la télé et moi comment j’avais résolu les problèmes avec les angles et les perpendiculaires, sans aucun regret car mes parents trouvaient qu’avoir une télé n’avait aucun intérêt vu que l’on écoutait RTL.

Notre professeur de français nous demanda d’acheter et de lire durant les vacance de Noël le roman de Bruce Lowery intitulé La cicatrice. Ce livre raconte l’enfance d’un jeune américain de 13 ans né avec un bec de lièvre. Tous ces copains se défoulaient sur lui accumulant moqueries, humiliations et violence. Seul son petit frère lui conseillait de ne pas répondre par la violence, mais lui conseillait de prier pour que Dieu le guérisse de son bec de lièvre ; parallèlement il priait tous les jours tout en s’enfermant dans le mensonge et la violence latente qu’il sentaient monter en lui. Violence d’abord dirigée contre ses mauvais copains, puis contre Dieu qui refusait de le guérir et enfin contre son petit frère qu’il décida de tuer en le propulsant dans l’escalier de cave où il décéda sous le choc.

Notre prof nous avait avertis : « Les garçons, c’est un livre coup-de poing qui va vous remettre les idées en place ».

Moi j’en suis sorti complètement démoli. Et encore davantage quand à la rentrée de janvier celle-ci justifia la violence et se moqua de ceux qui croient en la puissance de la prière. Moi je rejetais la première et vivais ancré dans la seconde. D’autant plus que juste avant j’avais lu, de mon propre chef, Tu ne tueras point, livre qui raconte une histoire vraie d’amitié entre un jeune palestinien et un jeune israélite durant la guerre de six jours, alors que leurs grands-frères étaient en train de s’entre-tuer.

C’était la goutte d’eau qui a fait gouverner le vase : la violence, le racket, les magazines pour adultes, la complicité des profs et du père-directeur, en sus des mathématiques modernes américaine . J’ai dit à mes parents que je ne voulais plus retourner dans cette classe. Mes parents sont allés en parler au directeur pensant qu’il me changerait de classe, mais celui-ci leur répondit que fuir le combat n’était pas chrétien et qu’il valait mieux qu’ils prennent rendez-vous pour moi chez un pédopsychiatre. Mes parents ont entendu le message et m’ont conduit chez un pédopsychiatre qui fronçait front et sourcils ne sachant que répondre. Ce fut mon père qui fit la bonne suggestion : « Et si je l’emmenais avec moi en reportage loin de son Collège ? » « Excellente idée répondit le praticien, et la chose fut aussitôt conclue : j’accompagnerais mon père 15 jours dans la région de Tournus et Mâcon pour son reportage sur les grottes d’Azé et son rendez-vous avec Marc Chagall pour le filmer et le photographier en train de réaliser ses vitraux. Ce fut l’une des plus belles rencontres de ma vie. Croyez moi si vous le voulez, mais j’ai préféré Chagall aux grottes préhistoriques !

La fin de mon année scolaire s’est terminée sans faire de vagues car d’autres parents s’étaient plaint

de Largilière et de Vatin auprès du père Vial et celui-ci leur avait fait part de sa décision, non pas de les renvoyer, mais de les faire inscrire l’année suivante au CAP de mécanique qu’ils réclamaient à cors et à cris, vu qu’avec deux ans de plus que nous, ils y seraient admissibles. « Sous réserve qu’ils se tiennent à carreau jusqu’à juin ! » avait ajouté le père-directeur. Ce sont eux qui furent dispensé de toutes les matières ni physiques ni manuelles et le calme et la bonne entente reprirent place en 4ème verte. J’avoue que j’en aurai vu de toutes les couleurs.

5 1 vote
NOTER LE TEXTE

Nombre de Vues:

24 vues
Jean-Marie Audrain

Jean-Marie Audrain (329)

Né d'un père musicien et d'une mère poètesse, Jean-Marie Audrain s'est mis à écrire des poèmes et des chansons dès qu'il sut aligner 3 mots sur un buvard puis trois accords sur un instrument (piano ou guitare). À 8 ans, il rentre au Conservatoire pour étoffer sa formation musicale.
Après un bac littéraire, Jean-Marie suit un double cursus de musicologie et de philosophie à la Sorbonne.
Il se met à écrire, dès cette époque, des textes qui lui valurent la réputation d’un homme doublement spirituel passant allègrement d’un genre humoristique à un genre mystique. D’ailleurs, il reçut de la SPAF (Société des Poètes et Artistes de France) un grand diplôme d’honneur en ces deux catégories.
Dans ses sources d’inspiration, on pourrait citer La Fontaine, Brassens et Devos.
Lors de la naissance du net, il se prit à aimer relever les défis avec le site Fulgures : il s’agissait de créer et publier au quotidien un texte sur un thème imposé, extrêmement limité en nombre de caractères. Par la suite il participa à quelques concours, souvent internationaux, et fut élu Grand Auteur par les plumes du site WorldWordWoo ! .
Il aime également tous les partenariats, composant des musiques sur des textes d’amis ou des paroles sur des musiques orphelines. Ses œuvres se déclinent sur une douzaine de blogs répartis par thème : poésie, philosophie, humour, spiritualité…sans oublier les Ebulitions de Jeanmarime (son nom de plume). Un autre pseudo donna le nom à son blog de poésies illustrées : http://jm-petit-prince.over-blog.com/
Pendant longtemps il a refusé de graver des CD et d’imprimer ses œuvres sur papier, étant un adepte du principe d’impermanence et méfiant envers tout ce qui est commercial.
Si vous ne retenez qu’une chose de lui, c’est que c’est une âme partageuse et disponible.

S'abonner
Me notifier pour :
guest
2 Commentaires
Commentaires en ligne
Voir tous les commentaires
Marie Grant
Membre
16 novembre 2020 2 h 14 min

Un récit palpitant qui nous en fait voir de toutes les couleurs à nous aussi ! Débutant sur un ton humoristique, il devient presque tragique et se termine dans le bonheur d’une rencontre avec le grand Marc Chagall! Que d’émotions!