La taverne de l’abordage – Anne Cailloux

 

 

Dans un petit port de Bretagne, le vent conquérant, soufflait avec pertinence, résonnant sur la coque des bateaux, faisant vibrer les haubans, dénudant les mats, pestant dans la nuit.

La girouette du port se moquait bien de ce temps, tournant en tout sens, dans une folie éphémère, elle faisait de l’œil, au coq du toit d’à côté.

Un bord de mer où poussait les maillots de bains.

Un vieux navigateur en mal d’aventure, se traînait, se déhanchait, mimant sans le vouloir, la démarche des mouettes, faisant de ses derniers pas, une question de survie. Ses ultimes voyages se résumait désormais à la taverne de l’abordage ; ” nom prémonitoire “.

L’homme souriait, l’auberge ressemblait à s’y méprendre à une cale de bateaux, une sirène se tenait en proue au bout du comptoir, des tonneaux faisaient offices de tables, la sainte vierge reposait derrière une grille à l’abri du vent, les hommes se signaient en partant.

Rendant hommage à Poséidon, un matelot descendit aux vespasiennes, se tenant aux cordages des escaliers. Ici tout rappelait les chalands, même le patron, marin d’eau douce, n’avait jamais pris la mer.

Un timonier nordique amusant la serveuse, lui jura sur la tête de Neptune, qu’un jour, dans les mers froides de son pays, la glace avait prit le bateau en otage, permettant ainsi à l’équipage de faire du ski sur le pont.

Entre deux silences la nuit se décomposa en quart, que chacun comptait.

La serveuse était arrivée un jour, entre deux arrivages de poissons, elle n’était jamais repartie, le vieux Captaine l’embrassa sur la joue, en ce bas monde les baisers faits aux femmes, ont un goût salé.

 

La taverne du port est un peu l’antre du cimetière de ses marins, comme tous les hommes que la mer rejettent, ils finissent leurs quarts dans ses lieux, oubliant pour quelles heures, leurs os, aussi usés que le bois flotté.

Rien ne change pour ses navigateurs, ils boivent à bâbord et sortent à tribord.

Les rires fusèrent, Yann le sardinier, faisait des yeux doux à la barmaid, lui offrant son humour en refusant son verre d’eau : ” écoute donc écrevisse des remparts ! la flotte sert à faire  flotter les cagots, certains la prennent pour se laver, j’ai même entendu dire, qu’il y en a qui en boivent, oui véridique “; Le rire était primordial dans ce presbytère du bord de mer.

Le doyen, cet ancien capitaine, prit la parole, le silence se fit d’or :

Par le malepeste, cornes de boucs, écoutez moi donc ; il jurait lui aussi, qu’un soir au brésil, sur un bateau qui n’avait ni foi, ni loi, le capitaine dévissa sa jambe de bois, en sorti de la marijuana qu’il offrit à son perroquet. Que Coco buvait plus d’absinthe que tout les marins réunis et que la terre en vue était uniquement des paroles consenties au perroquet.

Histoire d’eau…

Au petit matin le bar s’évanouira, dans une brume de mer.

Le vieux loup de mer et le charpentier repartirent ensemble. Débraillés comme un navire éventré, vertiges et ivresses prisent à même le tonneau, naufrage entre deux vagues de rhum. Une halte fut obligatoire, au bord de la rade. Conversation sans ambiguïté, sur une image embrumée par les vapeurs d’alcool, les yeux suivant la même direction.

L’un, vit un corbeau venir en sautillant, s’accrochant à la poubelle, les ailes déployées. L’autre, vit une soutane qui se retenait pour ne pas sombrer, l’homme de Dieu s’étant aventuré trop près des vignes du Seigneur. Le vent fit office d’alibi. Le père collateur, qui ne buvait jamais de café, commençait sa journée avec les saints et la finissait à la taverne de l’abordage, l’écume au bord des cieux. Personne ne sera jamais, si c’était un corbeau ou un curé.. la même chose me direz vous.

Ce soir l’océan musarde, le vieux loup de mer est heureux, il est redevenu marin, l’espace de quelques heures, Il n’a nul besoin de mettre fin à ses nuits. Seul le bar de l’abordage connaît ses états d’âme et ses confidences.

Sous ses pas, craque le silence et l’ennui d’un autre jour..

 

©Anne Cailloux

 

 

 

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Anne Cailloux

Anne Cailloux (304)

Depuis ma naissance, je fus autodidacte et trop rêveuse.
Spécialiste dans l'art thérapie et les maladies neurodégénératives, j’essaie de retenir le temps des autres et du mien.. Quelques diplômes, une passion pour l'art et les poètes. J'ose dormir avec Baudelaire.
Je suis une obsédée textuelle . Je peins, je crée et maintenant j’écris. Je remets cent fois mon ouvrage pour me corriger. De quinze fautes par lignes je suis passée à quinze lignes pour une faute... Deux livres en préparation et peut-être un recueil de poèmes, si Dieu veut.Anne

Je suis une junky des mots..

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Invité
7 décembre 2018 14 h 03 min

On commence avec l’albatros de Baudelaire, on continue avec les marins d’Amsterdam de Brel pour terminer sur le seuil de la taverne de Marlowe… Magistral… Et si vrai les soirs de bordées ! Ensevelies bien sûr !!!

Simone Gibert
Membre
7 décembre 2018 13 h 33 min

Voici une belle histoire de marins, qui résonne depuis la taverne jusqu’aux bateaux, on s’y croirait ! Merci Anne.

Christian Satgé
Membre
7 décembre 2018 6 h 31 min

Superbe travail d’écriture : c’est visuel et sonore. Mieux au’un tableau, un petit film. Bravo et merci pour ce partage…

O Delloly
Membre
6 décembre 2018 23 h 04 min

merci pour ce moment exquis d’écriture