Et Si – Jean-Louis Mace

ET SI

Dans un parc en friche plein de détritus, assis sur un banc, les mains sur le visage, plié en deux les coudes sur les genoux, un homme pleure à gros sanglots en marmonnant.

« Qu’est-ce que j’ai fait !! Qu’est-ce que j’ai fait !! »

Arrivant de nulle part, un petit garçon tout blond ayant l’air d’un ange, lui demande.

« Pourquoi pleures-tu, monsieur »

« A mon pauvre garçon si tu savais »

« Racontes-moi, monsieur si cela peut te soulager ! »

Après un long silence entrecoupé de hoquets, l’homme lui fit ce récit :

C’était il y a longtemps, je chinais dans une brocante ou un vide grenier, je ne sais plus,   peu importe…dans un bric à brac d’un étal, mon regard fut attiré par une espèce de lampe à huile à la forme bizarre. Elle était terne tout en ayant des reflets.

Le marchand, un vieillard chenu, s’approcha de moi. Il avait des yeux noirs très grands qui ressortaient d’autant dans un visage émacié, encadré par de longs cheveux très blancs mais ce qui me frappa le plus, ce fut sa voix douce, basse, envoûtante.

« Cette lampe vous intéresse ? »

Je demeurais muet, interloqué. Il reprit :.

« Elle ne paye pas de mine mais elle possède un grand pouvoir. Cependant, attention car ce qui est dit est fait » me dit-il d’une façon énigmatique.

« Je vous la cède pour un euro  symbolique »

Ses yeux étaient magnétiques, je ne pus résister et je me suis retrouvé avec la lampe.

Rentré chez moi je la déposais dans mon garage et je l’ai oubliée jusqu’au jour où passant devant elle,, j’eus l’impression qu’elle émettait de vagues lueurs.

Je l’emmenai dans ma cuisine et entrepris de l’astiquer. A peine avais-je commencé que je fus entouré d’un halo verdâtre et que j’entendis une voix en moi qui me dit :

« Que désires-tu Maître ?… »

Interloqué je restai coi. La voix répéta :

« Que désires-tu Maître ?… ».

« Qui es-tu » dis-je d’une voix étranglée ? La voix reprit :

« Je suis le génie de cette lampe. Je sais, tu as du mal à me croire. Tu pensais que cela n’existait que dans les contes et bien non, je suis là pour exaucer deux de tes vœux »

« Pourquoi deux dans les contes c’est trois ? »

« Parce que le vieillard à qui tu l’as acheté en a déjà fait un »

« Ah bon le quel ? »

« Je ne peux te le dire, un vœu doit rester secret »

En moi-même je me disais, tu rêves cela ne peut exister, alors soyons fou. En forme de boutade je lui dis :

« Puisque rien ne t’est impossible, pour mon premier vœu, je souhaite que tous les hommes et les femmes du monde s’aiment et qu’il n’y ait plus de     disputes ni de guerres »

« Ainsi en est-il de ta volonté ». Je repris.

« Pour mon deuxième vœu, je souhaite que plus personne dans le monde n’ait faim et que chacun puisse manger à satiété »

« Ainsi en est-il de ta volonté »

A peine la voix avait-elle prononcé ces paroles que le halo disparut.

Je restai pensif pendant de longues minutes, je devrais avoir rêvé. Je remis la lampe dans le garage et vaquai à mes occupations en l’oubliant.

« Sur l’instant rien ne changea mais dans les semaines qui suivirent le comportement des gens se modifia. Ils étaient plus aimables plus souriant et courtois »

« Aux informations, il y eut de moins en moins de tueries, de meurtres, de vols, et d’atrocités en tous genres »

« Les guerres ethniques en Afrique, les guérillas en Amérique du sud et les conflits de frontières cessèrent un à un. Partout dans le monde les hommes et    les femmes qui n’étaient que haine quelques semaines plus tôt, tombèrent dans les bras les uns des autres, même les Palestiniens et les Israéliens fraternisèrent »

« Il n’y eut bientôt plus de faits divers, plus de mauvaises nouvelles, les journaux furent réduits à la portion congrue»

« Partout dans le monde, la nourriture arrivait d’on ne sait où. Même dans les coins les plus reculés, plus personne n’eut faim »

« J’étais fier de moi. J’aurai pu faire des vœux pour moi égoïstement, argent, réussite, amour… »

« Au bout de quelques mois, de façon insidieuse, les choses commencèrent à se détraquer. Des pans entiers de l’économie se lézardèrent, tout ce qui touchait l’armement s’écroulait et il y eut des licenciements, ainsi que dans la chaîne alimentaire qui subissait le contre coup du deuxième vœu. Toute l’économie mondiale était touchée, la spéculation avait cessé, la concurrence à tout crin n’existait plus, les gens qui n’étaient pas licenciés arrêtaient de travailler ayant de toutes façons à manger. Les états, sans argent et sans personnel, plus rien n’était entretenu, plus d’écoles, plus d’hôpitaux, plus d’infrastructures, et tout partit à vau l’eau.»

« Le monde n’était pas prêt pour cela. Les gens désœuvrés erraient ça et là, tels des zombies mais calmes, gentils. Les maladies refirent leurs apparition      et l’on vit de grandes épidémies dévaster le monde, sans que l’on puisse les enrayer »

« Tu vois mon garçon, si je pouvais revenir en arrière ou même donner ma vie, je le ferais »

Le petit garçon opina de la tête

« Tu as raison, le monde n’était pas prêt. Je sais que tu es un homme bon mais maintenant il va falloir réparer. As-tu encore la lampe ? »

« Elle doit être dans le garage. Je n’y ai pas touché depuis ce jour maudit. Mais que veux-tu en faire, les trois vœux ont été exaucés !! »

«Il nous reste le vœu du vieillard qui t’a vendu la lampe »

« Depuis le temps il doit être mort et comme il a déjà fait un vœu je ne vois pas ce qu’il pourrait faire de plus ? »

« Il a été malin, il a fait le vœu de pouvoir faire tous les vœux qu’il veut »

« Comment sais-tu cela ? »

L’enfant sourit, mais ne répondit pas.

Ils allèrent à la maison, l’homme fouilla dans le garage, et au bout un quart d’heure il retrouva la lampe dans le fond d’un placard. Il la tendit au petit garçon qui s’en est saisi

« Viens, allons voir ton vieillard »

« Tu sais ou le trouver ? »

« Bien sùr »

Ils partirent à pieds. Il leur fallu dix heures de marche pour atteindre une ville, enfin ce qu’il en restait. A la sortie de celle-ci, ils arrivèrent devant une maison qui paraissait ne pas avoir subi, comme les autres, le manque d’entretien.

L’enfant frappa à la porte quatre fois. Celle-ci s’ouvrit et le vieillard était assis sur une espèce de trône dans le fond de la pièce.

« Eh bien ! Tu en a mis du temps pour venir ! »

L’homme ne savait pas quoi penser.

« J’ai fait aussi vite que j’ai pu, maître »

« Tu l’appelles maître !? »

« Oui, il est l’esprit des elfes korrigans et toutes les formes d’esprits des quatre éléments et des génies.

« Et alors, quel rapport avec notre histoire ? »

« C’est lui qui régit les règles des vœux »

« Homme, approche !» intima le vieillard.

« Qu’est-ce que cette mascarade » dit l’homme en s’approchant.

« Ne sois pas si arrogant »

« Je voudrais qu’avec votre vœu, vous annuliez les miens et que tout redevienne comme avant »

« Te rends-tu compte de ce que tu as fait avec tes vœux ? Tu as contrarié le rythme de la nature, on ne peut pas revenir en arrière comme ça »

« Et pourquoi ce qui a été fait dans un sens ne pourrait-il pas être fait dans l’autre sens ? »

« Tu crois que la nature peut obéir ainsi,   au doigt et à l’œil. Tu as vu déjà le temps qu’il a fallu pour tes deux vœux. Et puis réfléchis bien aux conséquences du retour à la vie d’avant en partant de l’état du monde actuel. Je te donne un temps de réflexion.   Reviens me voir dans huit jours et là j’exécuterai ta décision quelle qu’elle soit…¸Quant à toi dit-il   en s’adressant à l’enfant, tu retournes dans ta lampe en attendant »

« Pourquoi, maître ? »

« Obéis ou je t’envoie dans la forêt des loups-garous, avec les korrigans

Le garçonnet ne se le fit pas dire deux fois.

L’homme rentra chez lui, consterné. Il resta prostré pendant deux jours. Puis il se mit à réfléchir sur le problème

Pourquoi y avait-il des guerres, des vols et des exactions en tous genres ? Parce que la cupidité de l’humain le poussait à posséder, acquérir, dominer les autres

Et comme tous voulaient la même chose, cela faisait naître des conflits de toutes sortes

Pour la nourriture, seul le profit comptait, on avait préféré jeter les excédents au lieu de les distribuer

Le moteur de tout ceci était l’argent avec un grand A. C’est cela qui amenait à penser à son bien être personnel et non pour le bien de tous.

Bien sûr le monde avançait, mais à quel prix ! Il lui fallait trouver le vœu qui pourrait concilier la marche en avant sans le désir de possession.

Il lui restait cinq jours pour trouver la solution.

Pendant quatre jours il chercha. Il voyait bien ce qu’il faudrait mais ne savait pas comment le formuler et au matin du cinquième jour, il trouva : le bien être collectif.

Il retourna voir le vieillard.

« Alors » demanda celui-ci « qu’as-tu décidé ? As-tu trouvé ton vœu ?»

« Oui, il me semble »

« Tu es sûr de ton choix, car il n’y aura pas d’autre vœu ! »

« Oui »

Le vieillard lui tendit la lampe. L’homme la frotta, le génie apparut.

« Tu en a mis du temps, je me morfondais là dedans, alors je t’écoute ? »

« Je veux que chacun ressente le besoin de participer au bien-être collectif »

« Ton désir sera exaucé »

Le génie redevint instantanément le petit garçon

« Je suis libre ! »

« Ne te réjouis pas trop vite, parce que maintenant que tu es un humain, il va falloir assumer » dit le vieillard.

« Je vais m’occuper de lui » dit l’homme

Le temps passa. Petit à petit les gens sortirent de leur torpeur et prirent conscience des problèmes et par petits groupes commencèrent à s’organiser.

L’homme et l’enfant allaient de groupe en groupe et bientôt leur influence se fit de plus en plus sentir. On leur demandait des conseils et en une trentaine d’années, un début de civilisation se fit jour.

Trois cents ans sont passés et l’humanité, débarrassée du désir de possession et ayant acquis la compassion pour autrui, vit sereinement.

Chacun prend soin de l’autre sans arrière pensée

Le souvenir de l’homme et de l’enfant sont dans la mémoire collective.

Bien sûr ceci est un conte, une vue de l’esprit, une utopie, mais

ET SI…………………….

FIN

 

© Jean-Louis Mace – 04/02/2018

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