CHARDONS DE VIE – Dominique Schreinemacher

CHARDONS DE VIE. (Hommage à ma voisine Jeanne)
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Vous n’avez pas eu de chance, vous avez perdu votre maman à l’aube de votre enfance. Ingratitude et injustice de la vie, le nid devint tiède et la branche tellement fragile.
Enfants nus devenus frileux, vos yeux larmoyants sont le reflet d’une vie sans tain.
La vie ne sait pas parler sans acrimonie.
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Vous avez trouvé en tata Jeanne, la sœur veuve de votre papa, une femme, une mère au dévouement innommable. Femme d’exception qui a fait preuve d’abnégation avec une sollicitude hors du commun. Elle a sacrifié sa vie sans condition ni questionnement. Ses ailes et son nid étaient bien confortables et douillets. Cœur pur, âme immaculée, c’est Jeanne…
Être épique, homérique, Jeanne a fait de vous trois hommes, trois beaux gaillards.
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En quinze ans, elle vous a appris le respect, le travail. Je me souviens de ce grand potager où vous passiez des heures et des heures à cultiver fruits et légumes. L’odeur de la fenaison, la récolte du fourrage pour nourrir les deux moutons l’hiver, le maraudage du maïs dans les grands champs du village pour le plus grand plaisir de la basse-cour. Bref, vous avez eu une vie de respect de partage de travail et d’amour.
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D’années en années vous avez grandi et la vie vous a fait découvrir l’amour et le goût des études. Comme Jeanne était fière de vous ! Trois beaux garçons presque maîtres de leur vie.
Les samedis et dimanches étaient jours de fêtes. Mémoire olfactive, je me souviens de cette odeur du fameux poulet rôti qui embaumait notre orée avec délicatesse pendant la messe dominicale d’où vous reveniez endimanchés beaux comme des sous neufs. Vous étiez heureux.
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Les années ont passé et les larmes naissantes ont vu le jour. Vos visites de plus en plus éphémères ont fait de Jeanne une dame fragile, petit bout de femme devenue isolée, seule avec ses souvenirs et son arthrose.
De chute en chute, il a fallu la placer dans sa dernière maison : “Le trèfle d’argent”.
Votre visite annuelle la rend gaie le temps d’un tour d’aiguille de votre montre. Le temps est bien là, les heures sont longues, elle ne vit qu’avec de tendres souvenirs et dans une solitude accablante. Chapelet à la main, voilà ses ultimes prières, sa seule famille.
Elle vous pardonne.
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Mais qu’avez vous fait, jolie bande d’égoïstes ? mécréants de la vie !
Vous avez ri, chanté, travaillé dans cette maison, cultivé le jardin, nourri les poules…Vous avez reçu tant d’amour !
Regardez ce que vous avez fait, la maison tombe en ruines, les chardons remplacent les magnifiques rames de haricots, tout devient l’antinomie de la reconnaissance.
Honte à vous enfants de l’amour ! ingrats ! âmes infertiles ! sous-hommes ! Fuyez mon regard à jamais.
Jeanne, devenue comme sa maison, attend d’un regard triste et courroucé que les murs de sa vie s’écroulent aussi.
Pauvres garçons, vous n’avez plus d’ombre.
Votre indifférence deviendra l’antichambre de votre néant.
Honte à vous les trois sous-hommes.
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À Gérard, Bruno et Pascal.
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Badar 30/06/2017

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Plume de Poète
Administrateur
30 juin 2017 17 h 38 min

Bien triste bilan mon ami et je te remercie pour ce partage qui m’a beaucoup ému et m’a rappelé certains souvenirs…
Il n’y a pas de mots, pas de commentaires, c’est mesquin…
L’être humain est ainsi fait, heureusement que sur cette terre il y a encore de belles personnes, comme toi Dominique !
Mes amitiés sincères,
Alain

Invité
30 juin 2017 15 h 03 min

Comme c’est dommage pour des enfants de laisser ainsi une maman à l’abandon, c’est un bel hommage que vous rendez à cette dame, quelle tristesse .Amitiés, Jeanine