Paul l’homme tronc – Jean-Marie Audrain

Peut-être m’avez-vous rencontré autrefois  avec mon ami Paul ? Nous ne passions pas inaperçus : non  seulement il me dépassait d’une tête, mais c’était le seul homme-tronc avec qui j’étais en cheville. Nous nous sommes connus à l’armée. Il avait eu beau faire des pieds et des mains pour en être exempté, on refusa de le réformer pour raisons administratives… des pièces lui manquaient. Par taquinerie, les bidasses l’avaient surnommé Paul-tronc.

Pour couper court à toute rumeur de piston, Paul voulu montrer qu’il restait quelqu’un d’entier. Ayant débuté comme éclaireur en rase campagne, il gagna ses galons à la force du poignet et à l’huile de coude jusqu’à devenir bras droit du chef des armées, où, là, il refusa de manier la langue de bois comme ses confrères pour ne faire de l’ombre à personne.

Sitôt la quille, il désira trouver chaussure à son pied.

La première fois qu’il mit les pieds au Handi-Bal, le groupe des Troncs Sonneurs y jouait du Jacques Dutronc. Une femme qui ne le laissait pas de bois lui offrit un demi avant qu’il demande la main à celle qui allait devenir sa moitié. Ils s’entendaient mi-figue, mi-raisin, surtout que cette femme-tronc, toujours levée du pied gauche,

voulut le faire marcher à la baguette et lui, pauvre Paul, ne mangeait pas de ce pain là !

Il dut mettre les poings sur la table pour montrer qui était le patron.  Mais elle n’a pas accepté de ne plus tenir le manche.

Du coup, sa moitié a coupé court et s’est sauvé par le premier car …avec un tiers.

Il ne songea même pas à ce qu’elle puisse faire demi-tour car il en avait plein les bras et accepta de couper les ponts.

N’étant pas du genre à se tourner les pouces,  il se mit en quête d’un emploi.

A l’ANPE, on lui tendit des feuilles afin qu’il y rédige son parcours en raccourci, ainsi que la branche dans laquelle il voulait postuler.

« Bac moins un ?  C’est un peu court jeune homme » lui répondit-on !

« Vous ne pourrez pas décrocher un poste au pied levé. Cela dit, une carrière de scieur de long pourrait vous tendre les bras, mais il faudrait alors songer à vous recycler »

Se recycler ? Cela lui ferait une belle jambe, parce qu’un travail pour cul de jatte et manchot, ça ne court pas les rues !

Malgré tout, il se décarcassa jusqu’à la moelle pour essayer de décrocher un job à sa pointure.

Ne suffisait-il pas, finalement, de frapper à la bonne porte ?

Avec ses allocations, il put s’acheter une vieille 2 pattes de seconde main.

Étant tout feu tout flamme, il ne tarda pas à griller un feu rouge.

Un képi le siffla et lui cria « Revenez sur vos pas immédiatement,

ou vous allez voir de quel bois je me chauffe », et notre homme-tronc de se retrouver en tôle avec l’étiquette « chauffard » qui lui collerait aux semelles. Il venait de brûler sa dernière cartouche.

Plus tard, lui qui ne se laissait jamais marcher  sur les pieds, se retrouva planté à la sortie des  églises, à faire la manche.

Devant l’une d’entre-elles, il finit même par  prendre racine. Hélas, de dimanche en  dimanche, il se faisait racketter à tour de bras  par des pilleurs de tronc. Cela lui coupa non  seulement les vivres, mais aussi le moral.

On le vit diminuer à petit feu, puis s’éteindre discrètement.

Ainsi s’acheva la courte vie de feu l’homme tronc, un pauvre bougre déraciné à qui personne n’a voulu tendre la main

pour le faire repartir du bon pied

 

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Jean-Marie Audrain

Jean-Marie Audrain (327)

Né d'un père musicien et d'une mère poètesse, Jean-Marie Audrain s'est mis à écrire des poèmes et des chansons dès qu'il sut aligner 3 mots sur un buvard puis trois accords sur un instrument (piano ou guitare). À 8 ans, il rentre au Conservatoire pour étoffer sa formation musicale.
Après un bac littéraire, Jean-Marie suit un double cursus de musicologie et de philosophie à la Sorbonne.
Il se met à écrire, dès cette époque, des textes qui lui valurent la réputation d’un homme doublement spirituel passant allègrement d’un genre humoristique à un genre mystique. D’ailleurs, il reçut de la SPAF (Société des Poètes et Artistes de France) un grand diplôme d’honneur en ces deux catégories.
Dans ses sources d’inspiration, on pourrait citer La Fontaine, Brassens et Devos.
Lors de la naissance du net, il se prit à aimer relever les défis avec le site Fulgures : il s’agissait de créer et publier au quotidien un texte sur un thème imposé, extrêmement limité en nombre de caractères. Par la suite il participa à quelques concours, souvent internationaux, et fut élu Grand Auteur par les plumes du site WorldWordWoo ! .
Il aime également tous les partenariats, composant des musiques sur des textes d’amis ou des paroles sur des musiques orphelines. Ses œuvres se déclinent sur une douzaine de blogs répartis par thème : poésie, philosophie, humour, spiritualité…sans oublier les Ebulitions de Jeanmarime (son nom de plume). Un autre pseudo donna le nom à son blog de poésies illustrées : http://jm-petit-prince.over-blog.com/
Pendant longtemps il a refusé de graver des CD et d’imprimer ses œuvres sur papier, étant un adepte du principe d’impermanence et méfiant envers tout ce qui est commercial.
Si vous ne retenez qu’une chose de lui, c’est que c’est une âme partageuse et disponible.

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Simone Gibert
Membre
9 novembre 2019 12 h 50 min

Que dire de cette histoire “à vous couper les pattes” ? En tout cas, vos jeux de mots sont meilleurs que les miens. Merci.