Tous les nuages pleurent – Donald Ghautier

Bobby nageait au milieu d’un lac entouré de gigantesques arbres noirs. L’eau reflétait de rares rayons de soleil et les ondes s’élargissaient en cercles infinis. Nul autre baigneur n’apparaissait dans l’étendue liquide. Aucun rivage ne semblait border l’univers aquatique. Bobby ne portait ni tenue de bain ni vêtement approprié à la baignade. Il ne se souvenait pas comment il était arrivé ici, mais il se sentait bien, en sécurité. L’eau réchauffait son corps. Nager ne le fatiguait pas outre-mesure. Il visitait ces lieux vides de toute présence humaine et même animale, comme un invité surprise arrivé après la fête.

 

« Bobby, tu ne me trouveras pas, je suis bien cachée » lui dit une voix de petite fille. Il connaissait cette intonation, celle de sa sœur quand elle le taquinait pendant  d’interminables parties de cache-cache. Elle gagnait toujours, trouvant des fissures dans les murs ou des trous dans la terre, enfin n’importe quel endroit de la maison et du jardin où se dissimuler. « Pas cette fois-ci, Maddy, pas dans l’eau » cria Bobby, sûr de son fait. Il commença à accélérer le mouvement en direction de la voix. La seule réponse qu’il obtint fut une série de rires saccadés et railleurs. Maddy avait toujours cultivé le don d’énerver son monde en riant de la sorte. Une fois de plus, elle parvenait à ses fins.

 

Bobby plongea pour s’assurer qu’elle n’était pas sous la surface. Il garda les yeux ouverts puis sonda les profondeurs, à la recherche Maddy. « Bobby, réveille toi, tu es en train de faire un cauchemar ! » hurla une femme, loin de lui, au-delà des arbres géants. Le jeune homme l’entendit clairement, comme si le son se diffusait parfaitement dans le volume liquide. Ses oreilles distinguèrent chaque mot mais n’identifièrent pas pour autant leur source. Bobby décida de faire l’impasse sur cette nouvelle énigme. Il continua à chercher Maddy dans les entrailles du lac, s’enfonçant plus profondément dans l’univers aquatique où il inspecta chaque algue, caillou ou dépôt de vase. Les rires continuèrent à le narguer mais il ne perdit pas patience. Il comptait bien attraper Maddy pour lui montrer qu’elle ne pourrait plus jamais disparaître sans qu’il ne la retrouve. Ses efforts finirent par porter leurs fruits : il aperçut une forme allongée se déplaçant en sens opposé du sien.

 

Bobby se mit à la poursuite de ce qui lui sembla être sa sœur, une sorte de sirène blanche sans queue de poisson ni tête blonde. « Bobby, rejoins-moi, je te laisserais gagner » dit la voix de petite fille partout autour de lui. Il fut surpris d’entendre ces mots dans un écho réverbéré en trois dimensions. C’était comme si le lac lui parlait et non Maddy. Il voulut répondre mais aucun son ne sortit de sa bouche, juste des bulles d’air. Bobby ne s’affola pas. Il vérifia que la sirène sans tête ne gagnait pas du terrain sur lui dans leur poursuite aquatique. Non seulement elle ne s’éloignait pas, mais elle semblait même l’attendre. Le jeune homme s’approcha à quelques brasses de la forme allongée. « Tu dois plonger si tu veux me trouver » lui indiqua la voix.

 

Bobby ne comprit pas immédiatement ce que signifiait cet ordre. Il regarda en face de lui, constatant qu’il avait poursuivi une sorte de linge vivant et non sa sœur. Il tendit le bras dans une vaine tentative d’accrocher un bout de tissu. Il n’obtint qu’une salve de rires sarcastiques en guise de résultat. La forme plongea dans les profondeurs du lac. Bobby continua la poursuite en s’enfonçant à son tour dans les ténèbres aquatiques. « Maddy n’est plus là, elle est morte il y a longtemps. Tu délires, Bobby » répéta la femme au loin. Le jeune homme se retourna, intrigué par cette voix qui se mêlait aux rires insistants de sa sœur. Au-dessus de sa tête, il ne vit rien que de l’eau noire comme de l’encre. Il ne chercha pas à percer ce mystère.

 

Bobby ne souhaita plus qu’une chose : rattraper le linge vivant qui lui échappait et semblait tant vouloir le narguer. Peut-être que ce n’était pas Maddy mais un des habitants de cet univers étrange.

Pour le savoir, il devait poursuivre sa plongée à n’importe quel prix. « Je suis avec toi, maintenant » dit la voix qu’il connaissait si bien. Bobby écarquilla les yeux. Il stoppa le nuage de bulles qui sortait de sa bouche. Il ne saisissait toujours pas le sens de ces mots. Bobby scruta à droite, à gauche, en haut, en bas, ne percevant qu’une étendue liquide et apaisante. Il comprit alors que Maddy ne s’était pas cachée dans un trou au fond de la vase, comme au temps de leur enfance. Tout s’expliquait désormais : les rires diffusés en trois dimensions dans un effet panoramique, la forme allongée sans tête ni queue de poisson et le message sibyllin de sa sœur ne représentaient que des variations d’une seule et unique réalité. Maddy était le lac.

 

« Il a ouvert les yeux, c’est bon signe » annonça une voix masculine. Bobby sourit intérieurement. Il pensa à la partie de cache-cache qu’il venait de gagner. C’était à son tour de se dissimuler dans un endroit où Maddy aurait du mal à le trouver. Bobby réfléchit longuement ; puisque sa sœur était devenue une étendue d’eau entourée d’arbres gigantesques, il devait pouvoir lui aussi se transformer en une autre réalité, s’affranchir de son corps et se camoufler des regards. Il remonta à la surface. La nuit avait pris le pas sur le jour et la lune affichait sa mine grisâtre dans une voûte céleste pauvre en étoiles. Les alentours du lac restaient déserts, sans signes de vie humaine ou animale. Le jeune homme leva la tête. Il se demanda si Maddy pourrait le reconnaître parmi les nombreux nuages éparpillés dans le ciel. Bobby s’éleva dans un ultime effort. « A ton tour de me chercher, petite sœur » lança-t-il dans un rire de pluie, celle des larmes retenues pendant ses longues années de deuil.

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Donald Ghautier

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Je m’appelle Donald, ce qui n’est pas facile à vivre tous les jours surtout quand on a des grands pieds et la langue bien pendue. Mon métier, dans le civil comme dirait ma grand-mère, c’est consultant en organisation. J’explique comment bien travailler à des managers de fortune, des petits chefs à plume trop contents de briller au milieu de leurs esclaves salariés.

« De tic et de tac
Mon égo coule sous les piques
De stuc et de toc. »

Pourtant, dans mes rêves les plus fous, je vois un monde éclairé où nous serions tous un peu moins durs les uns avec les autres. Alors, j’écris des petites histoires, parce que je ne sais pas dessiner, inspirées par le Pop Art et la musique rock.

« Warhol sans Vietnam
Le symbole brule dans les flammes
De sérigraphies. »

J’espère trouver ici, dans cette communauté, mes frères et mes sœurs, des gens avec qui partager mon gout de l’écriture et de la narration, de mille et une façons différentes parce que nous ne sommes finalement que des humains et pas des robots.

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Martine Brûlé
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12 juin 2016 19 h 00 min

J’aime beaucoup votre nouvelle. Bravo.