Nu devant la glace – Alice Gauguin

Chapitre 1

Nu devant la glace il se complaisait, derrière ses défauts. Il avait toujours été triste. Dans sa tête, le néant. Il se décarcassait, en se regardant, à remplir le vide qui se trouvait en lui. Isabelle, sa dernière, lui avait trouvé des qualités. Mais depuis qu’elle était partie, il ne se prenait plus pour un astronaute au sommet de sa gloire. Il se voyait là plutôt claudiquant dans un corps trop étroit. Il était empreint de mélancolie et de nostalgie. Isabelle lui avait montré le septième ciel, comme elle était belle. Elle lui ronronnait qu’il était son vice, qu’il était son fil et puis son mentor.

Ils s’étaient connus sur un bateau mouche alors qu’il cherchait à panser sa vie en y puisant de l’inspiration pour un éventuel roman. Elle était devant lui, la nuque dégagée de ses cheveux blonds bouclés et commentait seule avec ravissement tout ce qu’elle voyait. Dans un à-coup brusque de l’embarcation les notes littéraires du triste homme s’envolèrent et c’est avec grand sourire que les lui rendit la future Isabelle les ayant reçues dans sa pleine nuque. Sourires réciproques. Coup de foudre. Son vice, son fils, son mentor.

Mais la jeune femme frêle était ambigüe, se cherchant elle-même elle aimait à plaire à n’importe lequel des badauds. C’est ainsi que trois mois après leur rencontre elle lui déchira son petit cœur menu en partant faire le tour du monde avec un autre homme. Elle coupa ainsi farouchement la résilience de notre homme et il retomba dans le désespoir qui s’était, éphémèrement éteint.

Il reprit alors une vie maussade, comme celle qu’il avait connu depuis son enfance. Il se renferma dans le prisme d’une profonde dépression. Pas de type angoissante, mais plutôt lassante, lancinante et tangible. Comme une vie de survie. Il trouvait la vie morne et sans surprise. Il était bloqué dans son roman qui ne portait là aucun fruit.

C’est devant ce miroir qu’il vit refléter, la carte du monde qui lui faisait dos. D’une nature hésitante, il n’avait jamais osé que rêver d’une grande aventure sans jamais se donner les moyens d’y parvenir. Cette carte du monde lui faisait des pieds, tant elle était grande, il ne l’avait jamais remarqué.

Lui vint une idée brusque, imprévisible, incroyable pour un homme sans envergure comme il se pensait. Et si lui aussi, partait faire un tour du monde notamment pour y puiser quelques décors pour son roman, pour le faire renaître. Un peu de sous en poche, un gros sac à dos et des trains lui feraient l’affaire. Espérait-il au fond de lui retrouver son Isabelle ?

C’est ainsi qu’il commença son voyage de Paris à la quête de l’inconnu et de l’imprévisible. Il s’assit à bord du TGV direction Amsterdam ressortant ses notes. Attention au départ. A sa gauche, un grand-père ronflait bouche ouverte, ce qui l’agaçait profondément. Il n’arrivait guère à se concentrer sur son roman. Ledit grand-père étant du côté fenêtre, il ne voyait donc pas bien le paysage défiler.  Que faire à part regarder à droite le côté couloir ? Mais… Ce qu’il vit le frappa en pleine tête, et il se sentit là en pleine fête. Une ravissante jeune femme, dégageant ses cheveux noirs de sa main gauche fit tomber dans le couloir son magasine dans un brusque à-coup du train. Et les deux, de chercher à le ramasser en même temps. Une coïncidence de main dans la main, effet de surprise… Un premier sourire : « Bonjour, je suis Héloïse… ».

Chapitre 2

Le train repartit subtilement sans que les deux protagonistes ne s’en rendent compte. Les sourires n’étaient pas des façades et ne se grisaient pas d’être.

« Jusqu’où allez-vous ? » s’enquérait notre homme.

« Jusqu’au Terminus », répondit Héloïse. « J’ai à faire, deux trois papiers à régler…. » laissa-t’elle planer énigmatiquement.

« Vous connaissez donc la ville d’Amsterdam ?

– Oh que diable oui… J’y ai perdu là quelques gouttes de vie…

– Se pourrait-il qu’un grand malheur vous soit arrivé ? Quoique, cela ne me regarde guère allez-vous me dire…

– Au contraire, grand bonheur aujourd’hui, il s’agit de papiers de divorce et il était temps… J’ai vécu plus qu’il n’en fallait à Amsterdam auprès d’un pervers personnage qui ne mérite même pas que l’on le nomme. Ma jeunesse a été bafouée et je ne suis plus de toute beauté. Je crains un avenir de vieille fille, mais je crois que je l’aurai mérité, je n’aurai pas dû me jeter sur le premier homme qui me faisait du pied. Tout arrive à mal à ceux qui ne savent attendre.

– Perdre votre beauté ? Qu’ouïs-je ? Vous deviez être Déesse alors parce que là, vous êtes tout simplement rayonnante. »

Héloïse n’eut le temps de répondre que le fond sonore indiquait l’arrivée du train en gare. Troublée et semblant soucieuse, c’est avec des gestes gauches qu’elle attrapa sa valise. Refaisant tomber là quelques affaires.

« On se la rejoue ? » re-sourit notre homme ? Et lui d’attraper les affaires en vol plané.

– Quelle élégance Monsieur, je ne vous ai même pas demandé votre prénom…

– Je suis juste un homme quelconque, bien trop apeuré par la vie et soudain timide devant la fraîcheur de votre visage…

–  Vous me faites rougir, si je n’étais pas là pour régler un souci de divorce, vous sauriez me rendre très heureuse de la sincérité de vos mots. Je ne saurai donc pas le prénom mystérieux, c’est peut-être mieux ainsi… Je m’attache très vite…

– Pourrions-nous nous revoir ? Quand vos petites affaires ne seront plus qu’un malheureux souvenir ? …

– Je ne sais pas… J’en ai tellement bavé que les hommes me fait grande crainte. Vos compliments, certes sincères, m’embarrassent.

– Juste un verre peut-être ? Sans aucune prétention ? Manière de faire un peu mieux connaissance et peut-être nous trouverons nous des points communs d’âmes bien pensantes, signe d’une nouvelle amitié, bien convenue évidemment. Vous me saurez gré de nulles intentions nocives, et vous percerez peut-être à jour ma coquille vide…Ainsi, un simple prochain mot de vous me rendrez heureux…

–  RDV demain devant le Rijksmuseum à 16 heures pétantes ? Je préfèrerai vous faire découvrir le musée plutôt que de prendre un simple verre, qui est le summum des gens ordinaires… Or, vous ne m’avez pas l’air ordinaire, me trompais-je ?

Très flatté, notre homme ne put qu’acquiescer que déjà la belle Héloïse était sortie du train…

Chapitre 3

Lendemain, 16 heures. Notre homme, plan de la ville en poche, était à l’horaire précis au lieu tant attendu. Stressé d’être le seul devant le musée à sembler attendre. Attendre quoi ? Attendre qui ? Après tout, une simple parole d’une jeune femme donnée dans un train. Peut-être que celle-ci essayait tout simplement de conclure la conversation poliment ?

16 heures précises, Héloïse était pourtant bien au rendez-vous. Parée d’une robe de mille fleurs, d’un rouge à lèvres délicieusement rosé, de boucles d’oreilles bleues horizons et de talons aiguilles lui affinant la taille. Elle, avait bien vu notre homme mais se demandait timidement ce qu’elle faisait là.

Elle s’avança silencieusement, du mieux qu’elle pouvait sur la pointe de ses talons. Et là notre homme eut révélation, s’il ne l’avait pas vu, c’est qu’elle ne ressemblait pas à la veille mais était encore plus lumineuse. Comment pouvait-on être encore plus belle que la beauté suprême ?

Une bise, maladroite, timide et touchante.

Il faisait tellement beau, tellement chaud, les gouttes de sueurs perlaient chez les deux gens.

« Allons vite nous mettre au frais au musée… A moins que nous allions boire ce fameux verre ordinaire avant ? » pris en premier la parole notre homme.

« Devant cette étouffante canicule, je ne dirai plus non… J’ai marché une demi-heure jusqu’à notre point de rendez-vous et je suis arrivée exténuée. La perspective d’une eau minérale gazeuse est ma priorité.

– Alors, avançons jusqu’à ce bar qui est mitoyen au musée. »

Deux eaux minérales gazeuses à leur bonheur et une discussion qui s’engageait :

« Vos affaires de divorce avancent-elles ?

– Je signe les derniers papiers demain matin. Je crains ce moment là où mon mari me croisera dans les couloirs, il semble encore entiché de moi, du moins dans sa manipulation. Il sera là sans doute à vouloir soutenir mon regard et à me voir faiblir.

– Souhaitez-vous que je vous accompagne au moins jusqu’à la porte ?

Héloïse était stupéfaite :

– Comme une sorte d’ange gardien ? Nous nous connaissons à peine… Et mon mari, ex pardon je suis confuse, est très jaloux. Toute relation amicale m’était même fortement dénoncée. Vous auriez des ennuis.

– Vous savez, après ce que j’ai traversé dans ma vie de mélancolie et d’hésitations, il me semble que je n’ai plus peur de rien.

– Vous êtes bien sûr de vous Monsieur dont je ne sais le nom…

– Juste réaliste face à la cruauté de la vie. Mais parfois, celle-ci me semble enchanteresse, surtout depuis que votre magazine vous est tombé des mains…

Rougissements réciproques.

– Et bien Monsieur, il me semble que nous pouvons aller désormais au musée, me voici rafraichit et curieuse de me cultiver.

– Un instant…le musée ferme tard, ne voulez-vous pas continuer notre délicieuse conversation ?

– Délicieuse ? Vous êtes bien flatteur… Attention, j’ai été manipulable facilement mais désormais, je suis une résistante ! Vous semblez chercher à me courtiser…

– N’est-ce pas vous qui vous êtes ainsi parée physiquement de tant de délices, était-ce innocent ?

– Un point !

– Alors je souris.

– Bien Monsieur, mais revenons à nos moutons, vous me parlez depuis hier de mélancolie. Qu’est-ce donc que votre vision de la vie ? Qu’avez-vous vécu de si terrible ?

– Je ne voudrai vous ennuyer… Disons que je n’ai pas eu l’enfance facile, enfermé seul entre quatre murs avec pour distraction unique les livres. Les livres sauveteurs… Des parents fuyants, refermés sur eux-mêmes et un frère décédé jeune. J’ai été bercé de la mélancolie de Jean Jacques Rousseau et de Chateaubriand. Je pense que j’ai corrélé leurs vies à la mienne et que j’ai pris pour habitude de me référer à ma madeleine de Proust, qui s’appelait Isabelle. Depuis qu’elle est partie, je ne ressens plus les odeurs de la même façon, ma vue est troublée… Mais aujourd’hui, c’est par vous qu’elle se trouble…

– Vous deviez l’aimer cette Isabelle… Pour en parler ainsi… Je ne peux en dire autant, je crois n’avoir jamais vraiment aimé… Je ne demande qu’à apprendre de l’amour mais encore me faudrait-il trouver un homme.

– Et si vous le trouviez plus rapidement que ce que vous pensiez ?

– Monsieur l’arrogant pense-t-il à lui-même ?

Sourires et soupirs.

– J’étais parti dans l’idée de retrouver mon Isabelle… Et je tombe là sur une perle… Ne croyez-vous pas au destin de la vie ?

– Non je suis plus du côté du hasard.

– Mais revenons-en donc au fait avant que je perde pieds, que pensez-vous de la vie, vous ?

– Du mal et du bien ; comme vous le savez j’ai été trahie par un homme et je ne pense pas en être remise. Bien mal est ma confiance à autrui depuis. Je suis une femme très sensible et sensitive. Je ressens les émotions mauvaises. Ce qui ne me semble pas le cas en votre égard… J’ai également beaucoup de mélancolie. Ma vie de jeune fille fut sur les quais parisiens, à lézarder entre les kiosques, à étudier l’histoire des arts et à me faire délicieusement alpaguer par des regards de beaux jeunes hommes, sans toutefois m’en enticher. Ma liberté était ma condition de vie. Mais, voici que j’étoffe ma vie égoïstement… Je me sens toute gênée…

– Mais continuez donc… A moins que la visite de musée ne vous fasse du bien ?

– Mais j’y pense ! Il ne nous reste que deux heures, nous n’aurons jamais le temps de faire le tour de ce musée. Je crois qu’il va falloir que je reporte ma visite.

– Votre visite ? Ou notre visite ? Oh que je deviens taquin, je n’ai plus l’habitude de parler aux femmes, veuillez excuser mes maladresses…

– Je vous pensais plus sûr de vous… Je me dépêche de filer de peur d’être tentée… Je me perds que dis-je… Je vous laisse mon numéro, attendez quelques jours avant de me rappeler… J’ai besoin de retrouver un peu de solitude…

Et Héloïse de laisser notre homme seul et songeur à sa table. Dans quelques jours, il pensait continuer son voyage sur la Norvège, là où il croyait être Isabelle. Mais il n’était plus tellement sûr de vouloir la retrouver…

Quelques jours lui semblait un lustre. C’est ainsi que dépité, il s’affaira à quitter table et à se rendre à son hôtel.

Chapitre 4

Mardi 15 heures, affalé sur le lit de son hôtel tant la chaleur était suffocante pour oser sortir, notre homme s’affairait à jouer avec son téléphone dans la douce idée qu’un appel ne serait pas de trop. Trois jours s’étaient déjà écoulés depuis la disparition d’Héloïse, et il se sentirait ridicule de rendre les armes déjà. Elle voulait prendre son temps. Tatillon ce téléphone, voici qu’il fallait le mettre à charger. Plus le choix, il lui fallait rester à l’hôtel. Alors, on ose ? C’est avec gourmandise mais aussi bel effeuillage que notre homme ouvrit le petit papier rose où Héloïse avait noté son numéro. Il ne put s’empêcher de respirer ce papier, comme s’il put avoir l’odeur d’une Héloïse. Mais il ne sentait que le papier. Grande respiration, position assise et d’une main tremblante et moite, question de patience pour réussir à dégainer le numéro de téléphone sur l’appareil. Appel… Répondeur. « Vous êtes bien sur le téléphone d’Héloïse, je vous rappellerai à ma convenance ». Notre homme était à la foi dépité et très songeur. Il ne lui avait pas semblé qu’Héloïse était présomptueuse. A moins que ce ne soit un effort humoristique. Voici qui égayerait de futures conversations. Si seulement elle répondait…

La fatigue intellectuelle de ne penser qu’à elle et la canicule aidante, notre homme se mis à dormir sans aucune difficulté jusqu’à ce qu’un appel le réveille en sursaut. Encore tout étourdi, il prit son téléphone :

« Bonjour, c’est Héloïse. Je n’ai pas pour habitude de répondre au téléphone quand je suis à bord d’un bateau qui fait le tour de la ville. Je préfère profiter de la plénitude du moment et des bourrasques de vent liées à la vitesse parfois croissante d’un écervelé aux commandes du navire. A qui ais-je l’honneur ?

Notre homme était doublement surpris. Voici que la Belle semblait de mauvaise humeur, mais aussi qu’elle racontait sa vie avant de savoir qui était son interlocuteur.

–       Je suis l’homme à l’eau minérale gazeuse…

–       Ah ! Celle qu’il me manque à cet instant précis, je viens de retrouver ma demeure et le ventilateur ne marche pas. D’ailleurs, êtes-vous bricoleur ?

Elle a du tact où je n’en reviens pas, se disait notre homme. Alors il se risqua :

–       Je suis piètre manuel, mais je peux cependant vous apporter ce qu’il vous manque, s’il vous sied de me laisser votre adresse.

–       C’est entendu, je vous l’envoie sur votre téléphone. Faites vite. »

Et elle raccrocha brutalement. Il ne savait plus qui elle était, ce qu’il semblait avoir cerné. Mais après tout, le délice d’une vie n’est-elle pas d’apprendre à connaitre sous toutes ses formes une âme qui nous attire ?

Une petite toilette rapide, l’assurance de ne pas avoir l’air mal réveillé, l’homme devant sa glace était tout excité à l’idée de revoir sa presque bien aimée… Il se disait que même s’il se faisait des films, Isabelle lui semblait de plus en plus à des années lumières…

Départ, plan de ville en poche, direction le quartier des canaux. Une promenade près de l’eau apaisera certainement la moiteur du moment et inviterait son âme à se délecter du moment présent.

Chapitre 5

Un interphone. Notre homme se fit alors la réflexion qu’il ne connaissait pas le nom d’Héloïse. Qu’importe il se sentait avoir le flair. Et c’est tout naturellement qu’il appuya le bouton 3 : « Héloïse, vous êtes arrivé à bon port je présume ? », et le claquement d’une porte qui s’ouvre. Troisième étage, notre homme était peiné de sa sueur. La porte de l’appartement était grande ouverte, il y risqua un œil.

« Entrez, lui dit une Héloïse amusée. »

Elle était aujourd’hui sans fard, dans une simple chemise de nuit. A cette vue, l’homme la trouvait encore plus belle qu’avant.

« Un café ? Un thé ?
– Un café s’il vous plait.
– Vous avez l’air embêté, riait-elle. Seriez-vous un peu gêné de mon naturel ?

–       Je commence à avoir l’habitude de vous voir sous toute votre garde robe.

–       Vous, vous êtes toujours dans le même costume gris, où vous bouillonnez de chaleur. Laissez-vous aller, nous sommes en plein été. Mettez des couleurs, ça me tient à cœur. Installez-vous sur ce fauteuil, il est moelleux, il est farceur.

–       Farceur ?

–       Une fois assis, vous aurez peine à vous relever.

–       Tenteriez-vous de me garder ?

–       Joker !

Et lui de la regarder peiner avec la cafetière. Mais étant assis, il se décida à profiter de la profondeur du fauteuil et de se laisser aller au… bonheur ?

–       Bien, s’assit la jeune femme à côté de lui, sur une chaise en paille. Vous sentez-vous dans l’immédiat mélancolique ?

–       Il me semble que non, cet instant est unique.

–       Moi pourtant je le suis. Je vous rencontre, vous m’attirez, ne nous cachons rien. Et je revois alors défiler ma vie de misère avec la gente masculine. Je ne peux m’empêcher de regarder en arrière, alors que je suis une femme forte et du futur.

–       Pourtant, vous ne me connaissez qu’à peine, vous ne devriez faire des similitudes.

–       Oh je n’en sais que trop, mais j’ai tellement eu malheurs que je préfère n’avoir aucune illusion.

–       Quelle tristesse qu’une vie sans illusion. En perdre sa passion en plus de sa raison.

–       Je prends garde, garde à moi, garde à vous. Je me connais si peu que comment voulez-vous que je connaisse autrui.

–       Je commence à vous connaître moi, et je peux vous apprendre que vous êtes franche, naturelle, drôle, incroyablement belle et que vous semblez fidèle à vos idéaux.

–       Ne me faites pas rougir, tous les hommes essaient ça.

–       Je ne suis tous les hommes, juste une âme esseulée.

–       Vous semblez évoquer sans cesse Isabelle, que représentait-elle ?

–       Mon premier et unique amour, un parfum de toujours qui trainait entre nous. Je l’ai connu pucelle, elle m’a connu gêné. Nous étions tous deux jeunes, elle attirait du monde. Je suis entré dans sa ronde. Elle a largué les amarres chez moi, au bout de trois jours. Je ne vous dis pas le déguisement de l’appartement d’un célibataire qui voit arriver trois cartons d’agréments féminins, je ne me sentais plus chez moi mais la sensation était des plus agréable, comme un soupçon de voyage.

–       Vous aimez les voyages…

–       Je ne connaissais, avant de venir ici, que le voyage d’Isabelle. Sa façon d’être, toujours en retrait de la société. Sa façon de n’être jamais en satiété de ce qui l’entoure. Elle ne me complimentait jamais, mais m’assurait qu’elle m’aimait. Nous faisions l’amour tendrement, nous apprenions l’un de l’autre. Elle n’était pas mélancolique mais plutôt sur-énergique. Elle avait des projets. Mariage, maison, enfants. Tout me semblait idéal et couler de source. Nous avions peu le sou, mais nous nous débrouillions. Elle était créative, elle était une âme vive. Oui, j’étais amoureux…

–       Je vais chercher le café.

Notre homme se sentit là devenir glaçon, comme s’il avait parlé pour rien. Mais il se trompait :

–       Votre Isabelle me ressemble. Du moins à la jeune fille que j’étais, sur-énergique et peu mélancolique. Mais il eut fallu que je rencontre Karl, mon mari. J’étais alors si timide et si maladroitement habillée et perlée ; des femmes je ne connaissais rien. Ma mère étant décédée, et n’ayant de frangine, je n’avais aucun idéal féminin. J’étais fagotée comme je le pouvais. Karl est venu me voir après mon emploi d’été de serveuse. Il n’avait pas de bouquet en mains, mais me déclara un poème… Ce fut cet instant-là qui bouleversa ma vie, un simple poème. Si j’avais su qu’après la vie deviendrait invivable et imbuvable. Un homme colérique, qui n’écrivait plus rien, qui se prenait pacha et me faisait être bonne. Depuis, je ne recherche plus rien mais j’idéalise encore l’homme qui me fera un poème et qui continuera à m’en faire à tout jamais.

–       Et moi qui arrive désarmé de tout, fleurs, poème…

–       Et oui mon pauvre ami, vous n’aurez pas de bon point ! riait-elle avec douceur.

–       Donnez-moi une feuille et une plume, je vais vous montrer de quoi je suis capable…

Et elle, surprise et excitée, d’aller lui chercher le nécessaire…

–       C’est entendu, je vous l’envoie sur votre téléphone. Faites vite. »

Et elle raccrocha brutalement. Il ne savait plus qui elle était, ce qu’il semblait avoir cerné. Mais après tout, le délice d’une vie n’est-elle pas d’apprendre à connaitre sous toutes ses formes une âme qui nous attire ?

Une petite toilette rapide, l’assurance de ne pas avoir l’air mal réveillé, l’homme devant sa glace était tout excité à l’idée de revoir sa presque bien aimée… Il se disait que même s’il se faisait des films, Isabelle lui semblait de plus en plus à des années lumières…

Départ, plan de ville en poche, direction le quartier des canaux. Une promenade près de l’eau apaisera certainement la moiteur du moment et inviterait son âme à se délecter du moment présent.

– Et si vous le trouviez plus rapidement que ce que vous pensiez ?

– Monsieur l’arrogant pense-t-il à lui-même ?

Sourires et soupirs.

– J’étais parti dans l’idée de retrouver mon Isabelle… Et je tombe là sur une perle… Ne croyez-vous pas au destin de la vie ?

– Non je suis plus du côté du hasard.

– Mais revenons-en donc au fait avant que je perde pieds, que pensez-vous de la vie, vous ?

– Du mal et du bien ; comme vous le savez j’ai été trahie par un homme et je ne pense pas en être remise. Bien mal est ma confiance à autrui depuis. Je suis une femme très sensible et sensitive. Je ressens les émotions mauvaises. Ce qui ne me semble pas le cas en votre égard… J’ai également beaucoup de mélancolie. Ma vie de jeune fille fut sur les quais parisiens, à lézarder entre les kiosques, à étudier l’histoire des arts et à me faire délicieusement alpaguer par des regards de beaux jeunes hommes, sans toutefois m’en enticher. Ma liberté était ma condition de vie. Mais, voici que j’étoffe ma vie égoïstement… Je me sens toute gênée…

– Mais continuez donc… A moins que la visite de musée ne vous fasse du bien ?

– Mais j’y pense ! Il ne nous reste que deux heures, nous n’aurons jamais le temps de faire le tour de ce musée. Je crois qu’il va falloir que je reporte ma visite.

– Votre visite ? Ou notre visite ? Oh que je deviens taquin, je n’ai plus l’habitude de parler aux femmes, veuillez excuser mes maladresses…

– Je vous pensais plus sûr de vous… Je me dépêche de filer de peur d’être tentée… Je me perds que dis-je… Je vous laisse mon numéro, attendez quelques jours avant de me rappeler… J’ai besoin de retrouver un peu de solitude…

Et Héloïse de laisser notre homme seul et songeur à sa table. Dans quelques jours, il pensait continuer son voyage sur la Norvège, là où il croyait être Isabelle. Mais il n’était plus tellement sûr de vouloir la retrouver…

Chapitre 6

Il bouillonnait, il était stressé quand une demi-heure plus tard, il lui dicta ces quelques vers :

Héloïse, ce fut une surprise
Que de vous découvrir, maladroite en ce train
Vous veniez régler, la fâcheuse histoire dont vous n’êtes plus éprise
Et c’est dans ce wagon, que vous aviez l’entrain

J’ai eu première surprise à vous voir si belle
Longue crinière noire, bordée de belles bouclettes
J’ai cru que par ce train, nous partions en avion, tellement j’avais des ailes
Qui poussaient hors de moi, en dedans et en fête

Nous nous sommes revus dans un petit café
Vous étiez là parée,  plus belle qu’une fée
Que mon eau minérale me brûlait comme un feu thé
Tellement de vos paroles, je me délectais

Nous nous sommes promenés autour du musée
Je n’étais plus cet homme, soumis et puis usé
Je me sentais grandir, d’une maturité nouvelle
Et j’avais envie de vous conter, mille et une nouvelles

J’étais bien malheureux, à l’heure des adieux
Que je sommais les Dieux
De vous revoir encore
Revivre un moment en or

Votre petit papier rose
Avec votre numéro, alors s’imposait
Rien que ces chiffres pour moi, étaient une belle prose
Et c’est soudaine envie de vous appeler, qui sur moi se posait

Puis j’ai pris les canaux pour venir vous retrouver
Et c’est là aujourd’hui, que je vous trouve lovée
Dans une chaise en paille somme toute inconfortable
Mais déjà j’imagine, des repas à une table

Je vous parle d’Isabelle, mais vous êtes bien plus belle
Plus naturelle en somme, et surtout plus mature
Vous ne m’aurez jamais, bien jamais à l’usure
Puisque je suis à vous, si votre souhait est tel…

Héloïse l’écoutait sans broncher, mais semblait très émue.

Chapitre 7

» Je vous revaudrai ça, un poème. Quel thème que j’aime. Que vous savez me toucher couler. Je crains qu’il s’agisse là d’une déclaration, point d’interrogation ?

–       Cela vous gênerait-il ?

–       Hélas mon pauvre ami, c’est que je suis une rose. Et une rose trop éclose.  J’ai connu de la vie, tous les vices et les vis, je n’avais manuel pour m’en débarbouiller. Ce que je sais des hommes est qu’ils me font peur aujourd’hui. Je n’en suis que peu fière, et surtout bien amère. Je crains qu’à vos côtés, vous ne palissiez-vous aussi. Je ne voudrai vous entrainer, dans quelques contrées qui vous pèseraient. Et…

–       Je vous interromps là, pour vous dire que je suis vaillant. J’ai connu également, délaissé, dépéri et quand je trouve mon but, je suis du genre têtu. C’est ainsi que je pense, aujourd’hui, avoir trouvé la flamme, la femme, l’idéale.

–       Ressemblé-je à Elise ? Que je vous éblouisse ?

–       Tout le contraire en fait, à quelques chevelures près, vous êtes plus naturelle, plus spontanée et mûre.

–       Alors mon chevalier, laissez-mois quelques jours. Donnez-moi l’adresse de votre hôtel, j’y enverrai missive. «

Notre pauvre homme ainsi mis à la porte se sentit brusquement assaillit d’une terrible angoisse. Et si la belle l’avait tout simplement jeté. Qu’avait été –il là lui conter fleurette. Il était né de malchance, et gueux il resterait. Le cœur amouraché, il se sentait trahi. Et c’est dans le lit une place de son hôtel miteux, qu’il se cloisonna trois jours durant. C’est à l’aube du quatrième jour, que notre homme reçu, à travers le directeur de l’hôtel, une enveloppe rose, parfumée de jasmin. Elle n’était pas signée, mais il le sentait bien, il fallait la soigner. La première chose qu’il fit, c’est d’ouvrir les volets. Car trois jours sans clartés, étaient le bout du monde, une chose immonde qu’il se promit donc, de ne recommencer.

On prend son inspiration, et l’enveloppe est ouverte, bien maladroitement. A l’intérieur, aucune signature, aucun prénom, aucune lettre en propre, nul autre qu’un indice : Invitation sur un bateau promenade l’après-midi même à 15 heures.

Il était donc grand temps de se faire le plus beau.

A 15 heures pétantes, il était sur le fameux bateau de la carte de visite. Seul, irrémédiablement seul. Quelques familles de badauds aux enfants hurlant lui faisaient du nez, mais pas l’ombre d’une chevelure bouclée. Et c’est sans qu’il s’en rendit compte, que le bateau avait commencé son voyage, tout occupé à penser à Héloïse. Il sentit là le piège, ou bien des inquiétudes : et s’il lui était arrivé malheur à son domicile ? Sur le chemin ? Un ex-mari contrarié ? Un vélo volé ? Tout avait pu arriver.

Mais il ne voulait s’avouer qu’il avait été peut être pris dans un traquenard. Le speaker du bateau était volubile, difficile de réfléchir dans ces cas-là. Mais soudain, un membre d’équipage s’approcha de lui : « Est-ce vous le français ? » Intrigué, et se retournant notre homme de lui répondre : « J’ai l’air d’être le seul, oui ». Et le membre d’équipage de lui tendre une autre enveloppe rose. Un geste de remerciement, et notre homme était tout à son ouvrage d’ouvrir celle-ci.

Des lettres, des mots, des boucles, des arrondis, des plus tenaces, du bleu, du noir, du rose, un melting pot de mots sortait d’une jolie carte.Il la tourna dans tous les sens, avant de se résoudre à commencer par le début, même s’il aurait déjà aimé connaitre la fin, savoir pourquoi elle n’était pas là en clair et en chair. Car la lettre était bien signée d’elle.

« Avant toute chose cher ami, j’aimerai que vous profitiez de la promenade, que vous écoutiez le commandant de bord et que vous y preniez plaisir, vous aurez tout le temps à votre aise pour lire mes quelques mots ensuite… »

Chapitre 8

Ces quelques premiers mots l’avaient sonné. Son cœur battait la chamade. Amoureux, il s’avoua. Deux aiguilles contraires se titillaient. Écouter la promenade en effet, ou bien lire les mots qu’il avait sous la main. Respiration profonde, le ron-ron du bateau ne le faisait guère quitter sa torpeur. De toute façon, avec le vrombissement du navire et les commentaires du capitaine, il n’arriverait pas à intégrer tout le vocable de la belle. Il avait de plus le mal de mer, mais ne serait-ce pas le mal d’aimer ? Les marmots devant lui ne l’aidaient pas à se concentrer sur son voyage. Qu’importe, il n’attendait que l’abordage pour aller s’enquérir du contenu de la lettre sur un banc près des canaux.

Le supplice se terminait. Il s’en voulait farouchement, il n’avait pas pris le plaisir demandé par Héloïse à son voyage. Qu’importe les cieux, quand on est amoureux, on est aveugle. Aveuglément aveugle de pouvoir lire cette lettre. Le premier banc ferait l’affaire.

Lecture attentive.

« Cher, mon nouvel ami qui n’a pas de nom, je préférai vous mettre dehors tellement je n’étais à mon aise. N’aviez-vous point remarqué la moiteur de mes mains et le rose sur les joues ? Sans fard et sans poudreuse, vous auriez été bien aveugle. Je n’ai ensuite voulu faire la navigation avec vous, vous n’auriez jamais profité de l’instant présent mais nous serions partis dans des élucubrations. Déjà que nous n’avons finalement jamais visité le musée. J’essaie de vous faire passer tout de même un excellent moment dans la ville.

Qu’importe les villes en fait non ? Quand on fait connaissance. J’étais venue ici en quête de sens, vous y étiez venu, perdre votre sens, et l’ennui c’est qu’ainsi, l’on est tombé nez à nez. Et que depuis, je vous rêve. Vous rendez-vous compte, je vous rêve ? Alors je me suis moi-même lancée le défi de vous écrire un poème :

Je suis la rose éclose,
La rose parfois morose,
Difficile à faire succomber,
Sur des épines elle est tombée
Je n’ai peut-être jamais vraiment aimé
Alors, qu’en saurai-je si tel effet s’arrimait ?
A mon esprit, à mon être
Ne serait-ce que du paraitre ?
Je vous vois et je rougis,
Je vous imagine, et je gis,
Sur le carrelage de ma cuisine
Pour oublier que je m’y sens comme dans une mezzanine
A température élevée
Parce que vous me semblez un plat relevé
Qu’en sais-je de l’amour ?
De tous ces voyous qui promettent pour toujours ?
Qui êtes-vous, vous, le grand Inconnu ?
Devant vous, puis-je vraiment me mettre à nue ?

Je repars à Paris demain matin. Je vous propose que l’on se revoie une dernière fois ce soir, à mon appartement. »

Ainsi se terminait la lettre, de façon tranchante après un si beau poème.

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Alice Gauguin

Alice Gauguin (4)

J'écris depuis une quinzaine d'années. Et tout est perfectible.

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