La valise – Thierry Crépin-Leblond

Quand vacille le pas de la mer

Sur l’onde douce de tes mots,

Et, c’est fluette, la lueur de l’air

Qui tremble vers mon cœur,

Quand le temps est à partir,

Alors ne restent que les cœurs…

…. La valise était prête depuis le soir, je l’avais distinguée, je l’avais détachée, des autres, des juste qui se servent du temps pour l’oubli des maux, des justes qui t’attendent sur le quai des ennuis, la valise noire et rouge, certes aussi cette bande de cuir un peu vieilli mais souviens-toi, alors en cette époque de rires nous l’aimions ce carmin doré, la valise de nos nuits et l’ombre de nos amours qui l’emplissait et se floutait des rumeurs de la ville.

Il est minuit, le diner est achevé depuis trois heures déjà et j’interroge le soir ou plutôt la nuit, reviendras-tu dans cette chambre, rediras-tu le bonsoir et de tes mains offriras-tu le baiser comme si les lèvres aussi se gerçaient de trop de peurs ?

Tu avais dit minuit, et là je serai de retour, je raccrocherai mes envies et porterai encore mes mains sur tes joues, tu avais dit la nuit, tu avais dit bien avant l’aurore…

Alors après tes pas heurtant les pâles de l’escalier, les marches oui, celles de bois usé, après la porte claquant seule parce que tu ne l’avais pas refermée, après le silence aussi qui s’invitait en hôte maudit, après cette fuite dans l’ombre, j’avais essuyé les larmes du jour et par un murmure de cœur j’avais agrippé la valise, le coffre des forts qui gîtent sur les vagues de l’espérance…

Nous avions parlé de l’Italie, et si Venise aussi ? Et parlé de campagnes ensoleillées, de collines vertes et courbées, roses et veloutées, de ces prairies foulant le ciel si bleu, de ces jaunes qui tracent la route des ifs, et plus loin, bien après, une vieille qui tremblante nous indique la route et de ses mains désigne le ciel pour plaire aux amoureux… le voyage de nos cœurs avait trouvé mille images et photos, le périple se construisit aussi vite que nos regards s’émerveillaient de tant de rêves…

Et d’une chiquenaude de la vie tu étais soudain devenue l’égérie de mes jours, sans que rien ne taise le rire de tes yeux.

Trois mouvements de pendule, j’ai entendu le clic régulier dans le silence frappé, j’ai du verso de l’absence attendu la pièce d’or de ton retour.

J’ai fouillé de cette armoire, chêne jauni des années de brocante, tous les recoins, fouillé et trouvé les chemises de coton blanc que tu embrassais, aux boutons dépareillés, tu devais d’ailleurs m’en procurer de nouveaux, que s’est-il passé depuis ? , et des autres habits de morte saison j’ai petit à petit préparé la malle de notre voyage.

Restaient aussi la cravate et la ceinture, boucle dorée, du cuir qui ne sent plus le neuf de ce magasin, celui visité ensemble, te souviens-tu de cet autre jour passé ensemble, la virée dans la campagne profonde, un village isolé de l’univers, et cette échoppe, « Dépôt de cuir», la moustache grise du propriétaire, ses mains noires de cirage que nous avions dans un rire tout de même serrées, un baiser ensemble pour honorer ce cadeau que tu m’offrais, la longue virée ensemble dans la campagne profonde, t’en souviens-tu ? Et ce soir cette ceinture qui me regarde aussi pour me dire que de l’embonpoint des années passées elle n’était que doux souvenir d’un instant de bonheur.

Autour du cou, serrée, je n’aimais pas porter cette cravate, tu me l’avais offerte pourtant, rouge et d’ombres dorées, de soie comme d’orient qui embaumait si souvent les heures de rêveries communes… encore une idée, un frisson du passé et nous sommes autour de la table, Noêl qui danse et les senteurs du Midi, Noêl qui danse et les humeurs d’un repas dans l’intime d’un lointain hiver…

Pourquoi déposer aussi cette brosse, pourquoi se confier ainsi d’une calvitie débutante à ses poils drus, sanglier des forets, et le manche de bois, ébène des souvenirs dans les ombres de cette nuit, pourquoi retrouver la caresse de tes mains dans l’aurore de notre vie et l’onde des souvenirs qui s’enchaine et valse insoumise comme au bal de notre amour…

Et la montre qui cloque sans cesse sur minuit, trois de ces heures et je t’attends encore, et tu n’es pas là, le cliquetis des secondes glace le miroir sans teint de notre périple.

Elle est loin cette Italie, loin ces traviola où de concert nous irions déguster d’autres pâtes, rappelles-toi pourtant, tu me disais aussi le frôlement du vent sur les marches de pierres d’antiques théâtres, et le soleil ardu qui rayonnait pour nous deux, comme si l’origan fondait déjà sous nos langues gourmandes…

Elles sont tombées de la valise, les chaussures de cuir, noir, vernis, lacets effilochés, les talons mal usés par ces pieds droits et malhabiles, oui voilà comme hier dans la forêt me revient cette chute, ces versants de souche qui dépassent et l’herbe et la mousse verte pour accompagner les corps à terre, nous avions ri, enlacés et vertiges des envies encore éclatés de plaisir, la terre était douce à conter les heures passées. Balades infinies, forêts déguenillées et prairies aux lisières du temps, que d’amour dans les cœurs et que de vœux dans les heures puisées ensemble à l’éternité…

Et maintenant juste de cette valise éclose les voilà ces choses de cuir vernies et noires, usées et passées, passées des oublis que l’on regrette parfois…

Une chaise à coté de la valise, la valise posée comme négligée juste au milieu de la chambre, et mon regard dans le ciel de l’infini, perdu à la regarder, perdu à l’ouvrir encore… tout pèle mêle se côtoie, et plus encore que ces quelques pantalons short et aussi ce pull, sans doute par crainte d’un hiver encore mal endormi, une trousse de toilette !

Là voilà celle-ci, cuir épuisé de la vie, épuisé des années, mal refermée, sens-tu cette fragrance subtile qui psalmodie nos souvenirs ? Entends-tu ce parfum ensemble acheté, la vendeuse ne savait plus que conseiller, tant d’essais, les nez saturés et puis soudain, mais la forme du flacon, mais la couleur bleue sombre, et ainsi nous avions convenu de nous en accompagner…

Minuit avais-je dit, je regarde cette fois ma montre, et frissonne de ta main qui me l’offrit si loin déjà dans notre vie; les minutes ont roulé sur les heures, et les années se dessinent intrépides sur le cadran rayé.

Minuit et trois heures déjà dépassées, trois de ces heures que je suis là et que j’attends.

Les mains rivés sur mon regard, lui perdu au vide des années, au sens interdit et à jamais écoulé, mutinerie de l’inertie, le cœur battant je pleure de larmes d’absence, je coule de neige en cet hiver dépaysé, sans toi, sans nous…

Faut-il ainsi parler de ton dernier voyage, de ce périple que nous ne ferons jamais plus ensemble ? Faut-il seulement alors dessiner un dernier baiser sur le front des années ? Et je te dis en me levant, le pas lourd et les yeux ourdis de faiblesse, je te dis aussi que, seul, je pars, lourd de cette valise.

Mais faut il le dire ?

Oui, allons l’avouer, cette valise n’est pas celle que j’imagine, que je rêve encore de porter, non, c’est la tienne, par une main étrangère confiée, il y a trois heures maintenant, dans cette chambre d’un autre hospice, d’un couloir sans vie et sans âme où toi tu as laissé choir la tienne… Tes derniers effets comme le dit la chanson, si bien fait de ces effets que j’en fais quoi maintenant ? Et dire que cette valise m’emmène encore en voyage mais sans toi maintenant.
Car ainsi tu n’es plus là et seul désormais je pars, puisque, trois heures dépassées, tu nous as quitté en ton ultime périple…mon Père…

Thierry Crépin-Leblond Tous droits réservés Texte déposé

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Thierry Crepin-Leblond

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Thierry Crépin-Leblond est né en 1960 en Alsace. Après une période passée sous les tropiques en Nouvelle Calédonie, il reviendra en Alsace pour y exercer le métier de neurologue auprès des blessés de la moelle épinière. Il a délaissé depuis quelques temps sa vie de médecin pour se consacrer à l’écriture. En 2013, il publie son premier recueil de poésie « Trajectoires poétiques » suivi en 2014 par « Détours de jour »
Il anime une page Facebook : https://www.facebook.com/t.crepinleblond
et un blog de poésie http://lequartdelune.blogspot.fr

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