Des sommités qui m’ont façonné et fasciné – Autobio Tome XX – Jean-Marie Audrain

XX – Des sommités qui m’ont façonné et fasciné

Nous avions appris en philosophie ancienne ce que signifiait le mot « métaphysique » (méta physis  en grec). Aristote expliquait le titre de son volumineux ouvrage ainsi : Il le rangeait après ses son livre intitulé « Physique ». Différents philosophes y ont mêlé leur grain de sel pour donner leur interprétation de ce mot. J’ai eu la chance d’avoir pour professeurs et maîtres, deux sommités, l’une se rapprochant de l’acception médiévale du mot (la métaphysique comme servante de la théologie avec Claude Tresmontant) et l’autre incluant toutes les connotations modernes du terme (l’homme en tant qu’être connaissant et relationnel) avec Pierre Boutang.

Je commencerais par les cours magistraux de ce dernier, dans un immense amphithéâtre plein à craquer.

Tous les enseignants jetaient sur la littérature comme un filet de suspicion. Ce genre d’écrits semblait indigne pour qui recherchait la vérité et rien que la vérité, à savoir le philosophe.

Pierre Boutang, lui, avait complètement renversé la vapeur, étant persuadé que tout poète, tout dramaturge, tout fabuliste, avait quelque chose à nous apprendre sur l’homme. Avec bonheur, je l’ai entendu nous livrer une heure entière de philosophie « métaphysique » à partir d’un poème de Rilke ou d’une simple réplique du Don Juan de Molière : “Les inclinations naissantes ont des charmes incomparables”. Je crois ne rien avoir oublié de ce cours agissant en véritable miroir de nos intentions cachées. A chacun de l’appliquer à son quotidien : plaisir de commencer un nouveau livre ou une nouvelle relation etc. Rilke, Molière ou La Fontaine partageaient la même âme de poète, celle qui sans-même philosopher avait toujours raison car elle appréhendait la réalité sous un jour toujours inattendu. Véritable clin d’oeil au fusil à tirer dans les coins de madame Attali-Gillois notre prof de philo de terminale.

Quant à Claude Tresmontant, c’était un personnage tout aussi atypique. Il proposait des séminaires libres, c’est à dire sans thème imposé et ouvert à tous, et ceci tant pour les cours magistraux que pour les TD. Tout un chacun pouvait le contredire librement ou lui demander de se justifier en citant ses sources. Ce dont il raffolait car il connaissait sur le bout des doigts tous les passages-clefs des textes fondateurs dans leur langue de rédaction. A nouveau un cours inoubliable sur les origines de la parole (Verbum en latin, Logos en grec, Dabar en hébreux). Plus la signification courante se précise, plus la polysémie se perd, donc important de retourner toujours au vocable premier, à savoir ici Dabar(דָּבָר), ce par quoi Dieu a créé le monde au début de la Génèse.(lire ici https://emcitv.com/bible/strong-biblique-hebreu-dabar-1697.html).

 

Connaissant sur le bout des doigts d’un côté l’Hébreux et l’histoire biblique et de l’autre ce que disait la tradition juive de la Torah, Claude Tresmontant aimait rendre visite aux rabbins. Quand il leur expliquait qu’ils ne pouvaient prétendre que Moïse était l’auteur de toute la Torah car des épisodes narrés datent d’après sa mort et que l’Hébreux de certains livres date de plusieurs décennies après son époque, ceux-ci répliquaient régulièrement : « Taisez-vous, vous allez nous faire perdre la foi ». Mais notre linguiste, en souriant, répondait : « Ne considérez pas votre foi comme un vieil habit qui se détricote entièrement quand on en retire un fil usé. Recentrez-la sur l’essentiel et non sur une tradition orale contredisant les découvertes historiques et linguistiques ». Il disait la même chose des bretons qui, après avoir quitté leur vieille église de la campagne brestoise avec suisses et messe en latin, avaient l’impression de perdre la foi en assistant à une messe en Français en arrivant à la chapelle de la gare Montparnasse car ils ignoraient tout des rites modifiés par le concile de Vatican II. Son propos était d’inviter chacun à remettre chaque chose à sa place : l’essentiel et le contextuel.

Ce professeur était aussi un grand épistémologue. Aussi, il rendait également visite aux astrophysiciens. Ils les invitaient d’abord à s’émerveiller de l’immensité et de la complexité de l’univers avant de leur rappeler qu’Einstein avait voulu prouver que l’univers pouvait s’expliquer sans Dieu alors qu’il était finalement arrivé à la conclusion inverse : ce qu’il y a de plus incompréhensible dans l’univers, c’est que, de l’infiniment grand à l’infiniment petit, il s’explique par une seule et même loi (E=MC2). Comme la patte en creux du créateur qui voulait rester discret. De la pléiades d’experts d’astronomie, seul Jean-Claude Pecker refusait d’admettre que toute horloge pointait du doigt vers un horloger.

Pour aller plus loin, il appliquait la théorie contemporaine de l’information à la preuve de l’existence de Dieu de St Thomas d’Aquin. Là où ce dernier parlait de flèche renvoyant à un archer, ce professeur prouvait que l’information en développement permanent présente dans toute matière, vivante ou non, ne pouvait renvoyer qu’à un Grand Programmateur. Au sujet de la théorie de l’évolution, il s’appuyait sur les mathématiques et tout spécialement sur la théorie des probabilités. Selon le résultats d’une étude d’experts, chaque phase de l’évolution s’écrivant avec la même loi et le même langage que la précédente avait la même probabilité d’être due au hasard que celle d’un singe analphabète avait d’écrire successivement l’Iliade puis l’Odyssée dans le grec de l’époque d’Homère sans aucune faute.

C’était un véritable poète lui aussi : il avait toujours raison.

Je citerai une dernière sommité qui a marqué mon esprit : ma prof émérite de philosophie morale et politique, Janine Chanteur. Spécialiste de Machiavel, elle était souvent appelée à aller donner des conférence en Italie sur l’auteur du Prince. Ce fut le principal livre que cette femme aussi érudite que distinguée nous invita à lire afin de l’appliquer à la politique contemporaine, vu que les politiques d’aujourd’hui en appliquaient tous les conseils. Je vous en cite un seul : Mieux vaut faire le bien petit à petit et tout le mal d’un seul coup. Machiavel avait déjà inventé le fameux article 49 alinéa 3.

J’ai choisi Claude Tresmontant comme maître pour mon mémoire de Maîtrise sur La théologie naturelle et ses limites. Je connaissais tellement ses livres par coeur que, lors de ma soutenance, il m’a dit : « Vous auriez pu indiquer que vous me citiez ! ».

J’avais choisi Janine Chanteur pour maîtresse de DEA, l’année de préparation de la thèse, sur le thème Recherche des fondements du concept de bioéthique. Peu de temps après l’inscription de ce sujet, Pierre Boutang m’a convoqué dans son bureau. Il me dit « Je suis le directeur des maîtres de DEA et votre thème semble me revenir de droit étant Maître en Métaphysique, ce sera donc moi votre maître de DEA ». j’en étais à la foi gêné pour Janine Chanteur et flatté d’avoir été choisi par une personne que j’admirais non seulement en tant que philosophe, mais aussi en tant qu’homme qui, sous un pseudonyme, oeuvrait dans le monde des arts et spécialement du théâtre.

Je cois, finalement, qu’un bon professeur est une personne que vous voyez et entendez encore même des années après sa mort. Et, qui plus est, vous a mis dans le coeur, l’envie d’enseigner à votre tour.

Ci-dessous, une vidéo pour voir et entendre Pierre Boutang philosopher sur les fables de La Fontaine :

3.7 3 votes
NOTER LE TEXTE

Nombre de Vues:

26 vues
Jean-Marie Audrain

Jean-Marie Audrain (334)

Né d'un père musicien et d'une mère poètesse, Jean-Marie Audrain s'est mis à écrire des poèmes et des chansons dès qu'il sut aligner 3 mots sur un buvard puis trois accords sur un instrument (piano ou guitare). À 8 ans, il rentre au Conservatoire pour étoffer sa formation musicale.
Après un bac littéraire, Jean-Marie suit un double cursus de musicologie et de philosophie à la Sorbonne.
Il se met à écrire, dès cette époque, des textes qui lui valurent la réputation d’un homme doublement spirituel passant allègrement d’un genre humoristique à un genre mystique. D’ailleurs, il reçut de la SPAF (Société des Poètes et Artistes de France) un grand diplôme d’honneur en ces deux catégories.
Dans ses sources d’inspiration, on pourrait citer La Fontaine, Brassens et Devos.
Lors de la naissance du net, il se prit à aimer relever les défis avec le site Fulgures : il s’agissait de créer et publier au quotidien un texte sur un thème imposé, extrêmement limité en nombre de caractères. Par la suite il participa à quelques concours, souvent internationaux, et fut élu Grand Auteur par les plumes du site WorldWordWoo ! .
Il aime également tous les partenariats, composant des musiques sur des textes d’amis ou des paroles sur des musiques orphelines. Ses œuvres se déclinent sur une douzaine de blogs répartis par thème : poésie, philosophie, humour, spiritualité…sans oublier les Ebulitions de Jeanmarime (son nom de plume). Un autre pseudo donna le nom à son blog de poésies illustrées : http://jm-petit-prince.over-blog.com/
Pendant longtemps il a refusé de graver des CD et d’imprimer ses œuvres sur papier, étant un adepte du principe d’impermanence et méfiant envers tout ce qui est commercial.
Si vous ne retenez qu’une chose de lui, c’est que c’est une âme partageuse et disponible.

S'abonner
Me notifier pour :
guest
0 Commentaires
Commentaires en ligne
Voir tous les commentaires