Un jour, une nuit, souvenir d’enfance – Dimi De Delphes

Un jour, une nuit… souvenir d’enfance….

La lune, bouffie d’avoir trop mangé le temps, affichait son morne sourire entre deux nuages blancs déchirés par le vent.
Le froid de l’hiver enfermait la vie dans sa torpeur glacée. Rien ne bougeait. Tout était d’un calme inquiétant.
Dans la vieille maison faite de planches de wagons, construction temporaire, datant de la dernière guerre, terminée…. quinze ans plus tôt, la mère veillait sur son petit qui avait eu bien du mal à s’endormir. Elle attendait, sans dire un mot, le retour du vieux.
Ils ne savaient jamais, ni le fils, ni la mère comment se déroulerait le retour du père, mais…
La mobylette pétarada en haut de la rue. La mère se mit à trembler. Elle connaissait la signification de ces accélérations et ralentissements successifs et désordonnés de la machine. Elle se précipita dans la chambre de l’enfant, le réveilla, lui jeta son manteau sur les épaules. Lui aussi savait ce que cela signifiait et il alla se blottir sous la rampe de l’escalier. Il eut juste le temps de se fondre dans l’obscurité » de sa cache lorsque la porte s’ouvrit brusquement et laissa apparaitre la carrure énorme du père. Enorme, mais chancelante.
La mère, pleine de tendresse et de terreur mêlées, s’avança pour débarrasser l’homme de ses vêtements mouillés et raidis par le gel. Mais son élan affectif fut brisé par une gifle magistrale qui vint lui barrer le visage. Sous le choc la bonne femme chancela, se retint, pour amortir sa chute à la toile cirée recouvrant la table. Courageusement, elle se releva et se hasarda de nouveau vers la brute.. Mal lui en pris car un violent coup de poing dans la poitrine l’envoya contre le mur opposé telle une poupée de chiffon. Au spectacle de ce corps disloqué, l’ivrogne éclata de rire et la violence appelant la violence, il se déchaina sur la pauvre femme qui ne savait plus comment éviter coups de pieds et coups de poing.
L’enfant terré comme un animal blessé, observait la scène, les yeux exorbités par la frayeur et par l’incompréhension. Son innocence se révoltait contre l’horreur. Des larmes coulèrent sur ses joues et il pleura en silence. Malgré ses efforts, il ne comprenait pas. Sa raison de petit garçon ne parvenait pas à résoudre l’énigme de ses « pourquoi ?’’ ! Pourquoi le vieux devait-il se comporter ainsi ? Pourquoi toujours frapper maman qui était toujours si douce avec lui ? Pourquoi ne lui accordait-il jamais de caresses, à lui, son petit enfant ? Pourquoi, lui, n’avait-il pas un père comme celui de Christophe ? Un père qui l’emmenait en promenade le dimanche, lui expliquant, les fleurs, les papillons, les nuages, et même les étoiles par les claires soirées d’été. Pourquoi n’avait-il pas un père comme celui de Coralie ? Un papa qui partageait avec elle l’écoute de cette musique si belle, une musique pour « les bourges » disait le vieux ; de la musique « classique » disait Coralie. Un jour j’ai vu Coralie et son père jouer ensemble du piano. Je me souviens d’avoir pleuré devant cette complicité. Pourquoi tout cela lui était refusé, à lui ? Pourquoi ses parents ne se promenaient-ils jamais main dans la main comme les parents de Thomas ? Oui, vraiment, pourquoi tout cela lui était refusé ?
Il en était là de ses réflexions lorsqu’un cri atroce lui pénétra le corps par le creux du ventre pour venir éclater dans sa tête. Tout vacilla autour de lui… Ses oreilles se mirent à bourdonner, un brouillard enveloppa son esprit. La mère, les yeux révulsés, le front sanglant venait de s’effondrer et l’autre continuait à frapper ! Il frappait, frappait, frappait toujours plus fort. Que se passa-t-il alors ? Il ne sait plus, il n’a d’ailleurs jamais su ! Une rage née du fond de ses entrailles l’envahit. Tel un fauve, il bondit hors de son repère, saisit une lourde chaise et, mû par on ne sait quelle force surnaturelle, la leva au-dessus de sa tête pour enfin l’abattre sur le dos du colosse. La chaise vola en éclat. L’homme qui semblait ne rien avoir senti se retourna vers son frêle agresseur, leva le poing pour frapper l’enfant, et s’écroula de toute son énorme masse. Un râle continue sortait de sa bouche et un filer de sang s’écoulait de chacune de ses oreilles.
L’enfant, affolé, prit la fuite ….

…. C’est cette nuit-là que toute ma vie bascula !!

Dimi de Delphes

un jour nue nuit

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Véronique Monsigny
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6 novembre 2015 16 h 24 min

J’ai commencé à lire avec un sourire au lèvre : “la lune bouffie d’avoir trop mangé le temps”. C’est magnifique !!!! et j’ai lu la suite. Magnifique, oui mais horrible de vérité, de souffrance et si bien écrit malgré la difficulté de dire… Merci pour un tel partage. ouahou !!!!