L’Auguste Alain Salvador

Les yeux fixés sur ses longues chaussures noires, son faux nez rouge toujours en place sur sa face aux contours exagérés, il avance d’un pas lent vers sa caravane, le visage triste dissimulé sous un maquillage allègre mais au combien trompeur.

Une veste rouge trop grande, un pantalon vert trop large, un nœud papillon jaune à pois noirs démesuré, ah il a fière allure le clown dans ses fripes aux couleurs bigarrées !

Mais ce soir curieusement elles ne le gênent pas, non, il ne se précipite pas pour les enlever comme à l’habitude, ne voulant montrer au monde tout son abattement, son incapacité à pouvoir changer le cours des choses, préférant rester dissimulé sous son grotesque déguisement, tel un enfant honteux et coupable d’avoir fait une bêtise demeure prostré dans son coin, croyant pouvoir échapper quelques temps à la justice des parents…Ou à l’injustice…

 

Il est là dehors à traînasser, les bras ballants, dans la nuit à peine éclairée par la lumière de quelques spots orientés vers l’entrée du chapiteau, où ce soir sa représentation lui a laissé un goût d’amertume, d’inachevé.

Pourtant tout avait bien commencé avec son partenaire le clown blanc, son ami de toutes les joies comme de toutes les galères, de qui il se moque toujours quand il le voit apparaître devant lui, “sa coquille d’œuf plantée sur la tête”… Une plaisanterie qui les amuse depuis si longtemps, mais qui ne fait plus rire qu’eux deux.

Un frère de scène avec qui il se produit depuis tant d’années, dans toutes les villes et villages de France qui veulent bien accueillir ce petit cirque très modeste, qui semble déjà appartenir au passé, à une autre époque…

 

Les enfants riaient aux éclats, les parents souriaient, certains mêmes s’éclataient en parfaite union avec leurs bambins, les pitreries s’enchaînaient les unes après les autres. Son compagnon de spectacle jouait bien son rôle moralisateur, tout se déroulait à merveille, jusqu’à ce que…

Jusqu’au moment où son regard croisa les yeux vides de gaieté d’une petite fille. Sur son visage d’ange se lisait la tristesse. Elle ne devait pas avoir plus de huit ans, ses cheveux bruns reflétaient la lumière des projecteurs, mais son visage avait la pâleur des personnes malades, mais peut-être n’était-ce dû qu’à cette lumière aveuglante…

Dès cet instant le trouble s’empara de lui, le doute aussi, comme si l’expression de cette petite gamine avait stoppé net son élan.

 

Pour notre amuseur le temps s’était soudain arrêté, les horloges pétrifiées, figées dans le grand frisson qui venait de lui parcourir le corps de la tête au pieds.

Les rires fusaient à côté de cette enfant au regard si absent, à droite, à gauche, derrière… Et devant elle comme un mur l’enceinte de la piste, cette petite palissade tel un barrage infranchissable entre elle et le bonheur…

Les autres éclats ne lui parvenaient plus aux oreilles, non, plus rien d’autre ne comptait pour lui que ce pauvre visage, que ces pauvres yeux semblant regarder dans le néant, perdus dans un autre monde, un univers de solitude, de malheur, d’infortune.

Qui était-elle ? D’où venait-elle ? C’était la première fois qu’il avait posé les yeux sur elle… Était-elle déjà là depuis le début de la soirée ou venait-elle d’arriver ? Une petite fille ou un petit garçon ne doivent jamais être tristes, non, ils le deviendront bien assez tôt quand ils seront adultes…

 

Son compagnon de toujours s’est bien vite aperçu de son malaise, il le connaît si bien depuis le temps qu’ensemble ils font voler la poussière de la piste et déclencher les rires venant des tribunes plongées dans la pénombre par leur spectacle burlesque.

Avec sa coquille d’œuf sur la tête en guise de coiffe, il essaie tant bien que mal de remettre la machine en route ! Cause perdue, il le sait bien et va devoir assumer tout le reste du numéro à lui seul s’il ne peut le sortir de sa torpeur.

Mais il ne lui en veut pas, il a bien vu ce qui était en train se passer, et il va devoir abréger, dommages pour les autres enfants… Mais bon, c’était leur dernière apparition de la soirée, et les rires du publique vont lui rester dans la mémoire une bonne partie de la nuit…

 

Le couple qui encadrait cette frêle enfant était-il ses parents, ou bien d’autres membres de sa famille ? Il ne le saura jamais, pas plus qu’il ne saura d’où venait son absence, d’un grand chagrin peut-être ?

 

Il aurait voulu mais n’a pas osé… Appuyer sur cette poire enfouie au fond de sa grande poche pour faire sortir de la marguerite épinglée à sa boutonnière un jet d’eau qui aurait pu la faire sourire, à défaut de la faire rire… Non il n’a pas osé… Peut-être cette eau aurait-elle fait couler des larmes de ses si jolis petits yeux clairs… Peut-être aussi a-t-il vu dans le miroir de son regard le reflet de sa propre enfance, déchirée entre familles d’accueil et parents espérés.

 

Sans plus se rappeler comment s’est terminée sa pitoyable prestation, le voici maintenant assis sur le marchepied de sa petite maison ambulante, l’air désemparé, le regard fixant au loin les spectateurs désertant le chapiteau rouge et blanc, cherchant désespérément du regard cette petite fille; comme si de loin il aurait pu la reconnaître, entre les projecteurs donnant aux visages des allures de fantômes et les ombres étirant sur le sol les silhouettes d’une gente pressée de quitter un monde féerique pour retourner dans la monotonie de leur vie quotidienne…

 

Comme il aurait aimé avoir une petite fille comme elle ! Mais c’est trop tard maintenant, des enfants il n’en aura jamais, trop vieux, pas assez beau peut-être aussi, comme lui a dit cruellement autrefois une belle écuyère de ce cirque familial, avec qui il était comme fiancé, mais partie si vite avec un beau trapéziste… Comment le rire peut-il lutter contre la beauté ?…

 

Oh des enfants il en a eu par milliers, presque tous les soirs, et il en aura de nouveau… Sa seule consolation dans sa pauvre vie de clown.

 

Une main posée sur son épaule le fait sursauter… Il lève les yeux… Un homme est là, tel un cierge géant dans son habit de lumière, au visage blanc, coiffé d’une coquille d’œuf… Son ami est venu le saluer…

 

A.S.

 

 

 

 

 

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Alain Salvador

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Je suis né en 1956, et ai toujours eu le goût pour l’écriture.
Cependant je n’ai fait aucunes études , ni de lettres ou autre chose de bien gratifiant.
Je n’ai qu’un CAP de mécanique en poche et ma vie passée en usine , ma famille avec mes trois enfants, font que depuis ma retraite, j’ai repris du temps pour me consacrer aux mots.
On pourrait dire de moi que je suis plutôt un autodidacte.
Les quelques personnes à qui je fais lire mes textes me disent que j’ai une facilité d’écriture.
A cela je leur réponds: ”ce n’est pas toujours si facile qu’il n’y paraît… ” Et pour l’orthographe, et bien je révise les règles…Il n’est jamais trop tard si l’on veut entreprendre quelque chose dans sa vie.

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