Ballade à Daraya – Christian Dumotier

Ballade à Daraya (enclave de résistance à Bachar El Assad)
Le ciel, le sol et la terre

Daraya n’est pas si loin de Damas
Le ciel le sol et les caves y ont niché leurs plus belles terreurs

Le ciel étire ses langueurs carnassières
dans des souffles chauds et épicés
Le ressac brûlant mange
des nuages incrédules oubliés vers le midi
Au début on les entend à peine
Ils viennent brasser l’air chaud
avec des froufrous de fer blanc
et avec une infinie tendresse
ils déversent des barils d’explosif
qui crachent des confettis d’acier
pour fêter la mort et le sang
Cachés derrières les cumulus
les obus et les missiles caressent l’ozone
avant de refaire le monde
un monde plat et insipide comme un verre vide

Au sol la vie et les murs perdent l’équilibre
les toits se couchent pour éviter les bombes
Parfois il reste une encoignure blanche
accrochée à un balcon timide
qui pleure le linge séchant au vent
Il y a aussi la boutique d’Ahmed
avec ses rêves de rouges de printemps
et de liserés d’azur
ses cônes de safran et de cumin
de piment rouge et de gingembre
de macis et de muscade
de cantharide et de cardamone
Elle n’a plus rien à vendre
elle caresse la terre
aspire les dernières senteurs
effondrées dans le crépuscule de ses sanglots

Dehors il y a Oumar
qui cueille les livres
dans les belles ruines avec son grand sac
qui sent bon la culture et les rêves
Il y a aussi Mourad avec son vieux fusil
qui garde les clairs de lune
et les vents brûlants
et les derniers mots
des derniers morts

Là-bas il y a un champ de bosses
des milliers de bosses de poussière
que le vent ébouriffe
en de longs foulards ocre et roses
des milliers de croix
nouées avec une ficelle
et juste un petit carton
pour pouvoir pleurer
un visage caché à jamais
dans un suaire blanc lourd de souvenirs

La terre câline les caves
car elles sont la vie et le rire
la terre câline les caves car elles cachent
les survivants et leurs mains
squelettiques qui tournent
avec préciosité les pages fatiguées
des plus beaux ouvrages
dans la bibliothèque de Daraya

Là on lit les romans du monde
on dessine pour ne pas oublier
l’Hibiscus de Syrie et la Crapaudine
on dégrafe des poèmes
comme un corsage plein de promesses
on invente l’école pour les combattants et les invisibles
on enseigne les capucines à l’université des nuages
on partage les salades de riens
parfumées aux feuilles du dernier arbre
on voyage pour la première fois
dans des mousselines de paix
ailleurs là-bas en Afrique
à Paris ou Valparaiso
on déterre la Syrie
on en plante une nouvelle
avec la délicatesse des colibris
et on attend qu’elle pousse
Et puis on se compte
on s’égrène
chaque jour une assiette en moins
chaque jour une bosse de poussière en plus
et des larmes pour tacher les livres

A l’été 2016 Assad
flottait sous le vent de Daraya
l’œil triomphant comme une fleur vénéneuse

©Christian DUMOTIER

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