14 Mai 1944, un ange passe – Anne Cailloux

Retranscrit par un malade en fin de vie, qui ne voulait pas que ce moment de grâce, parte avec lui..

Paris, 25/01/2001., 03h25 du matin.

La capitale était déserte, pas une ombre, pas un bruit, même pas le souffle du vent. Vous étiez assis, à fouiller dans vos souvenirs, comme un chercheur d’or, imaginant trouver quelques années, qui aurait échappé au maître du temps.

Ils sont là vos souvenirs, devant vous, à vous narguer, devant la plus belle avenue du monde…. Enfin, vous retrouvez ce que vous cherchez. C’était hier et pourtant….

Juin 1944 : Débarquement : Vous étiez là, parmi eux. 5000 navires, 10.000 avions, 160.000 soldats, puis…deux mois plus tard:

26 aout 1944 : Défilé sur les champs Élysée. Vous étiez soldat, un Anglais, se tenait à vos côtés, blond, au regard couleur d’acier, les femmes avaient yeux, que pour lui. Son sourire fut le symbole de la victoire. Il s’approcha d’une petite fille, et lui donna, des chocolats, un plaisir étrange, venu de l’autre côté de l’Atlantique. Des femmes vous agrippent, vous embrassent, vous remercient, mais, vous n’êtes plus là, vous pensez à ce jeune Allemand, qu’est-il devenu !

14 Mai 1944 : 03 heures du matin, un ange est passé ce soir-là, tenant un fusil-mitrailleur. Vous ne l’aviez pas vu, il se tenait dans l’encadrement d’une porte, au détour d’une rue, il était seul, à garder un bâtiment administratif.

Deux êtres si diffèrents, qui se regardent entre deux murs, entre deux âmes, entre deux larmes. La terre s’est arrêtée de tourner, le Temps également. Vous n’oubliez jamais ces yeux. Vous étiez désarmé devant ce visage, qui ressemblait tant à celui de votre fils. Instant intemporel, magie de deux êtres, qui ne comprennent plus rien à cette putain de guerre. A-t-il pensé à son père ? Il vous a fait un signe de tête de gauche à droite, vous donnant ordre, de déguerpir, avec une voix d’enfant qui, n’avait pas encore mué. Ses mots  se voulaient dur, mais ils étaient aussi doux que du coton : « Schnell, raoust » Le silence c’est fait, un ange passe… l’expression n’aura jamais aussi bien porté son nom que ce jour-là !

Vous avez offert votre dos à cette cible, le cœur au bord des larmes. Juste avant de tourner le coin de la rue, vous vous êtes retourné, il était là, à vous regarder, les épaules basses, l’arme bien lourde pour une âme si légère. Vous avez posé la main sur votre cœur et vous l’avez tendu dans sa direction…Fraternité entre deux soldats ennemis, instant de grâce…

La guerre  a pris ce jour là, une autre vison , vous ne serez plus jamais le même.

Votre regard a, par la suite, croisé de nombreux morts : Français, Américains, Canadiens, Anglais , Allemand.

Sous leurs tombeaux de fortunes, gémissait notre mère-patrie….

Un sourire se dépose enfin, sur votre visage, vous pensez à une phrase prononcée par Churchill : « et nous les frapperons à la tête, avec des bouteilles de bière, car c’est là, tout ce que nous possédons vraiment ».

Votre soupir marque la fin de ses souvenirs, Il est temps de refermer ce coffre de tourment. Je lis sur votre visage que vous êtes encore là-bas, et que quoi qui se soit passé, vous aimeriez retourner en arrière. Paradoxe étrange que celui-là !

Parce que certaines âmes, sont bien trop modestes  envers notre histoire, pour crier ces moments intimes, qui ne doivent être murmurés, que de bouche à oreille, et surtout, retranscrits, pour ne jamais être oubliés…..

 

 

0 0 votes
NOTER LE TEXTE

Nombre de Vues:

66 vues
Anne Cailloux

Anne Cailloux (304)

Depuis ma naissance, je fus autodidacte et trop rêveuse.
Spécialiste dans l'art thérapie et les maladies neurodégénératives, j’essaie de retenir le temps des autres et du mien.. Quelques diplômes, une passion pour l'art et les poètes. J'ose dormir avec Baudelaire.
Je suis une obsédée textuelle . Je peins, je crée et maintenant j’écris. Je remets cent fois mon ouvrage pour me corriger. De quinze fautes par lignes je suis passée à quinze lignes pour une faute... Deux livres en préparation et peut-être un recueil de poèmes, si Dieu veut.Anne

Je suis une junky des mots..

S'abonner
Me notifier pour :
guest
8 Commentaires
Commentaires en ligne
Voir tous les commentaires
ChanTal-C
Membre
2 août 2017 1 h 03 min

Merci Anne pour ce texte hommage, poétique et plein de tendresse.
Très touchée par cet “ange” du 14 mai 1944…
Merci encore
Amitiés

Chantal

O Delloly
Membre
2 août 2017 0 h 48 min

Anne, tu as bien fait de le poser sur le site. je l’ai mis en “Hommage poétique”
j’ai interviewé 41femmes revenant de camps, en tant que résistantes, je te comprends.
C’est très bien d’avoir osé le faire !
Merci pour NOUS TOUS
Oliver

Béatrice Montagnac
Membre
1 août 2017 21 h 46 min

Bonsoir sublime texte touchant tellement humain