L’ermite errant – Christian Satgé

Petite fable affable

Sur une terre où les dignités avaient été
Mises hélas à l’encan et où la naissance importait
Plus que le talent vivait, là, un très vieux sage,
Las d’un monde sans valeurs, d’un peuple sans usages.
Il n’était donc pas sur les tablettes de son temps
Ce dont il se moquait, toujours gai mais jamais content :
Comment et pourquoi attendre la perfection d’êtres
Aussi imparfaits que l’Homme assujetti au paraître ?

Résolu de vivre au désert, il se fit donc « ermite »,
Philosophe et retiré. Il devint alors un mythe.
Auprès de sa Solitude, dans le vil espoir
D’obtenir moults bienfaits du rupestre boudoir
On érige un, puis deux, gros hameaux qui se firent
Vite des bourgs capables, en tout, de s’autosuffire.

Pour l’aider à supporter sa crasse pauvreté,
Lui qui vit alors cette sainte humilité
De l’ascétique dénuement, on lui offre
Dons et legs qu’il refuse mais qu’on met en coffre
En son nom. Et on pèlerine jusqu’à lui
Pour recueillir sa parole, lui qui fuit
Un monde qui ménage le vautour et déchire
La colombe sans vergogne, jamais de Mal chiche.

Pour qu’il ne garde pas pour lui ni ses idées
Ni ses pensées on fit fleurir aussi des églises
À son nom et vinrent, en masse, comme des guêpes
Attirées par le miel, dans cette ancienne steppe,
Des prêtres pour répéter et commenter ses dires
Alors qu’il s’est voué au silence. Quoi de pire ?

Ainsi fit-on un dogme de mots qui ne valaient
Et qu’il ne voulait que pour lui chez ces valets
Plus arrogants que des seigneurs. Comme tolérance
Et modération étaient ses préceptes, un peu rances
À l’époque ma foi, ils tuèrent tous ceux qui
N’étaient point d’accord avec ces dignes pré-requis.
Et lui qui voulait la paix provoqua la guerre
Ce qui, on s’en doute bien, ne l’enchanta guère…

Il se fit donc vagabond et partit par les routes,
Sans changer d’un iota malgré sa vaudéroute
Sa façon de vivre et d’être, en vertueux fuyant
Le pervers, le vicieux de ses humains parents.
Partout on le chasse et le maudit. Ainsi l’errance
Lui fit comprendre que, non sans désespérance :

On obtient souvent l’inverse de ce que l’on
Espère que l’on soit, hélas, moellon ou sablon !

© Christian Satgé – avril 2020
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Christian Satgé

Christian Satgé (834)

Obsédé textuel & rimeur solidaire, (af)fabuliste à césure… voire plus tard, je rêve de donner du sens aux sons comme des sons aux sens. « Méchant écriveur de lignes inégales », je stance, en effet et pour toute cause, à tout propos, essayant de trouver un équilibre entre "le beau", "le bon" et "le bien", en attendant la cata'strophe finale. Plus "humeuriste" qu'humoriste, pas vraiment poétiquement correct, j'ai vu le jour dans la « ville rosse » deux ans avant que Cl. Nougaro ne l'(en)chante. Après avoir roulé ma bosse plus que carrosse, je vis caché dans ce muscle frontalier de bien des lieux que l'on nomme Pyrénées où l'on ne trouve pire aîné que montagnard.

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2 Commentaires
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Brahim Boumedien
Membre
15 avril 2020 13 h 14 min

Merci, Christian, pour ce partage plein de réalisme !

Simone Gibert
Membre
8 avril 2020 15 h 51 min

Merci Christian pour ce joli texte. Il est difficile de vivre à sa façon sans que les autres essayent de nous changer, croyant bien faire sans doute …