« Allez, fais tes valises et va-t-en, dit-elle, sur un ton péremptoire au galant d’une nuit ». Elle l’avait ramassé hier soir dans un bar chic de la rue des Sapins. Micheline était riche et belle. Elle avait hérité d’une fortune colossale qu’elle avait investi dans une société immobilière dont elle était la directrice. La nature l’avait dotée d’un visage de séraphin et de formes gracieuses. Cependant, ni sa richesse ni sa beauté ne rassasiaient son égocentrisme. Poussée par l’orgueil égotique, elle s’imaginait que l’offense envers autrui était pour elle une question de survie. Elle assouvissait sa perversité narcissique au travers du sexe opposé. Elle se repaissait avidement des fantasmes qu’elle suscitait chez les hommes lorsqu’elle étalait ses courbes dans les réseaux sociaux. Ils haletaient tous après cette sensualité inaccessible. Trois fois par semaine, elle se rendait après son travail au « Bar des Amoureux », un établissement où les pigeons argentés, les oiseaux de nuit, roucoulaient la romance éphémère sur des verres d’élixir. Comme un pêcheur jetant son filet dans la mer pour qu’un poisson morde à l’hameçon, elle avait lancé hier soir son sourire ravageur dans un océan d’amour pour qu’un mâle succombe à ses appâts. Hier soir, en moins de temps qu’il ne fallait à le dire, un quidam s’était débattu dans les filets du désir et s’était rapidement abandonné dans le duvet de l’étreinte. Et elle aussi, comme à l’accoutumée, s’était oubliée dans l’ivresse de la possession charnelle. Mais comme d’habitude, après avoir été extirpée des bras de Morphée, elle avait hâte de passer à autre chose, car dans les brumes du matin, la chair lui paraissait flasque. « Oui, chérie, laisse-moi juste prendre une douche », répliqua-t-il d’un air entendu. Il avait compris en l’observant qu‘il fallait décamper. Les yeux qui, hier soir pétillaient de passion, dardaient à présent un regard hostile.
Boris était représentant de commerce pour le compte d’un fabricant en produits diététiques. Hier en fin d’après-midi, la rupture amoureuse avait vibré dans son portable. Prostré dans le désespoir, il avait erré après le réconfort le long d’une rue interminable en tirant sa petite valise derrière lui. Soudain, son rêve se réalisa : Micheline lui apparut sous la forme d’une flamboyante déesse. Plongé dans un état second, il l’avait suivie jusqu’au bar, puis y était entré peu de temps après elle. Sa dégaine d’homme éperdu au visage taillé à la serpe tournant au comique avait fait rire Micheline. Les dents d’une blancheur carnassière l’appelaient donc à se soumettre à la passion dévorante. Il n’était plus maître de lui. Aussi lui avait-il déclaré tout de go « Votre rire me rend hommage, j‘aimerais tant être dans vos bras. » Surprise et admirative qu’un disgracieux fît le rodomont, elle lui répondit : « Cela ne tient qu’à vous. ־ J’appelle un taxi » avait-elle eu pour réponse. Arrivé chez elle, les deux, happés dans le tourbillon des sens, n’avaient pas fait cas de la valise laissée devant la porte.
« Mince, elle est où, ma valise ? » s’inquiéta-t-il. A ce moment précis, on sonna à la porte. C’était le facteur qui apporta un recommandé. « Boris, ta valise est restée devant la porte » lui dit-elle alors, un peu gênée. Il l’ouvrit, en sortit ses affaires de toilette et se précipita dans la salle de bain. Sous la douche, il s’imaginait se faire arroser d’eau lustrale. Il s’y attarda ; l’eau qui sortait du pommeau le consolait de l’amour qui s’était perdu dans les arcanes d’un message électronique. Il se disait que l’eau, comme l’amour, coulera toujours et libre à lui de se mouiller à sa guise et de se sécher aux passions d’autres lendemains.
Profitant de l’absence de Boris, Micheline, de nature très curieuse, ne pu s’empêcher d’aller fouiner dans la valise semi-ouverte. Quelle ne fut pas sa surprise lorsqu’elle tomba sur un portrait qui lui ressemblait fortement. Elle se ressaisit rapidement et le remit à sa place.
Boris, réapparut en sifflotant. Il s’habilla, puis après avoir enfilé son manteau, il sortit de la valise le portrait et lui dit en le lui tendant : « Je suis peintre à mes heures, et j’ai croisé cette femme qui te ressemble comme deux gouttes d’eau l’année dernière à cinquante kilomètres d’ici. Elle m’a tout de suite plu. J’ai pris langue avec elle, puis nous nous sommes échangés nos numéros de téléphone. Nous correspondions souvent par SMS. J’étais devenu tellement amoureux d’elle que j’emmenais son image partout avec moi. Hier après-midi, elle m’a annoncé qu’elle rompt avec moi. Alors, je te fais cadeau de son portrait. » lui dit-il. – En tous cas, cela n’a pas l’air de trop t’affecter, pensa-t-elle à haute voix. – Que veux-tu, une de perdue, dix de retrouvées, répondit-il d’un ton dédaigneux. »
Elle se rendit enfin compte que la souffrance morale qu’elle croyait infliger aux amants d’une nuit, n’en était peut-être pas une. Car bon nombre d’entre eux étaient sûrement volage. Elle se dit qu’il serait peut être grand temps qu’elle se nourrît de cet amour dont on espère qu’il durerait éternellement. Elle déposa alors un tendre baiser sur la joue de Boris et lui dit : « Pose ta valise, la femme dont tu as fait le portrait est ma jumelle. Elle m’a parlé d’un homme qu’elle avait rencontré, et dont l’intelligence et la sensibilité sont inversement proportionnels à la beauté. Hélas, sache qu’atteinte d’une maladie incurable, elle ne peut s’engager avec toi. Mais les amours de deux jumelles ne peuvent-ils pas se ressembler aussi ? »