Mon année Rock’nRoll – Ma Troisième Grenat – Autobio Tome XI – Jean-Marie Audrain

 

XI – Mon année Rock’nRoll – Ma Troisième Grenat

Au moins, en arrivant dans cette classe j’ai appris un nouveau nom de couleur.

Je ne vais pas vous raconter tout ce qui ressemblait aux années précédentes (dont l’inévitable suite de l’histoire de la scolarité de John and Betty Wilson avec mademoiselle Ravet), mais juste les souvenirs les plus marquant de cette seconde année-charnière entre le collège et le Lycée.

Trois noms restent à jamais encrés dans ma mémoire (à l’encre indélébile, comme celle de nos Rotrings). Tous tournent autour de la musique anglo-saxonne qui constituait notre sujet favori de discussion. Le timide Dominique Vayssière (que les profs appelaient par erreur De Vayssière) me prêtait systématiquement tous les 45 tours que son père lui offrait dès leur mise en vente. Je n’oublierai jamais le mercredi après-midi où j’ai mis et remis 10 fois sur le chargeur de 45 tours de mon électrophone A whiter shade of pale de Procol Harum et Without You d’Harry Nilson (qui chantait encore sous le nom de Nilson). Même que mon électrophone était juste sous la fenêtre deux ma chambre et que ces deux disques avaient pris un mauvais coup de soleil qui en avait fait deux collerette noirâtres. Comme ils tournaient encore malgré tout, mon copain a dit que c’était dommage, mais pas si grave, car il en avait reçu d’autres depuis de nouveaux à écouter.

Deux inséparables copains ne parlaient que ce qu’on appelait alors « pop musique » ou carrément « pop ». On appelait « pop » la variété anglo-saxonne. Ces deux copains me conseillèrent des titres et des groupes de genre bien différents. Vincent Creuzot me vendit 5 francs un 45 tours des Beatles We can work it out qu’il m’a présenté comme un succès incontournable rapporté de Liverpool par son père. Ce petit vinyle sans pochette était emballé dans une feuille A4 de papier blanc scotché. Je savais qu’il me racontait des salades et qu’avec une vraie pochette ce 45 t ne m’aurait pas coûté plus cher, mais je le lui ai acheté de bon coeur pour ne pas contrarier un copain de bon conseil. D’ailleurs la maman de ma copine de l’étage du dessous de chez mes parents (Paulette Barin, la maman de Catherine Barin) était déjà venue me chercher l’année précédente pour m’inviter à écouter en cachette des 45 tours de ce groupe de voyous interdit sur les radios française. Elle rapportait ces CD d’Amérique où vivait l’un de ses frères.

Mon autre copain qui ne parlait que de musique (et sûrement de films fantastiques) s’appelait Gilles Caviale. Il était voisin de table en classe et voisin de pallier à Fresnes avec son ami Vincent Creuzot qui m’apportait des 33 tours à découvrir, mais il ne me les prêtait pas. C’était pour j’en note les références tout en gardant en tête la pochette afin d’aller en solliciter l’écoute chez mon disquaire attitré : Antony Technique. Jusqu’alors j’écoutais essentiellement ce qu’on appelait de la Grande Musique, mais aussi de la variété française que je jouais et chantait avec ma guitare accompagné de ma copine et voisine Corinne, ex-lieutemant de ma bande à Jeanmar.

A Antony Technique, magasin de disques et accessoires pour les musiciens ( j’y achetais mes médiators), on pouvait choisir un 33t et le porter à une vieille dame dont le travail consistait à faire écouter sur son électrophone les disques qu’on lui tendait en lui réclamant telle ou telle plage.

Mon copain Gilles m’avait recommandé d’écouter le solo de Batterie de John Bonham en avant dernière plage de la seconde face de l’album Led Zeppelin II (celui qui commence par Whole Lotta Love).

Lorsque cette gentille mamie me tendit le bras pour que je lui remette le vinyle, je me suis aperçu que sa main tremblait de partout (on ne disait pas Parkinsonienne à l’époque), alors quand sa main s’est saisie du pick-up, le bras portant le saphir ou le diamant, pour tenter de la reposer sur la ligne noire précédent l’avant dernière chanson, je me suis empressé de lui dire : « Stop madame, je me suis trompé, c’est la première plage que je souhaitais écouter en premier », car cela m’aurait embêté d’acheter un disque rayé. En même temps qu’elle tremblait,sa tête faisant des « non-non » de droite à gauche en continu si bien que même poser l’aiguille sur le premier titre entraîna plusieurs ratés qui générèrent un bruit d’enfer quand le saphir percuta le bord du disque.

Visiblement nous étions deux à nous impatienter d’arriver à l’avant dernière plage de la seconde face aussi ne fus-je pas mécontent d’entendre la dame me déclarer, toute fière d’avoir retenir le titre : « Je vous mets Moby Dick maintenant » et elle tomba en plein milieu de l’interminable solo de batterie de John Bonham qui était aussi complexe que lassant. Tout d’un coup, un son tonitruant me sortit de ma rêverie quand le solo s’arrêta : On aurait dit 10 guitares électriques jouant en même temps les mêmes notes. Quand j’ai dit cela à Gilles Caviale, il m’a ri au nez ajoutant : « On voit bien que tu n’as ni pédale de distorsion ni pédale de gain pour ta guitare électrique ».

En arrivant en 3ème, j’avais le même dégoût des mathématiques modernes qu’en sortant de 4ème. Cependant, j’avais comme copain très sérieux Jacques Caouette (on l’appelait l’ami Caouette) qui, lui, ne parlait que d’électronique. Il m’a expliqué que si je m’y mettais aussi, je pourrais me fabriquer toutes sortes de pédales et de boîtiers d’effets pour ma guitare électrique et pour mon orgue. Seulement, me dit-il, il faut savoir calculer l’impédance et la résistance de chaque élément, et appliquer tout cela aux condensateurs et au résistances. De même je devais calculer le rapport de la puissance en watts et de la résistance en ampère de tout composant électrique, à commencer par les diodes et les alimentations. Je dois vous avouer qu’il m’a littéralement converti l’ami Caouette. j’ai demandé à mes parents de m’acheter un manuel d’initiation aux montages électronique et un autres sur la fabrication de tout ce qui sert à créer des effets sur un son amplifié (Wha-wha, distor, flanger, phasing etc). J’avais enfin trouvé à quoi pouvaient servir les mathématiques et mes notes remontaient au fur et à mesure que ma panoplie de boîtiers et de pédales s’étoffait au pied de mes instruments de musique. Au prix du détournement des pédales de machine à coudre de ma grand-mère chez qui j’avais installé mon studio de musique, dans la chambre juste à côté de celle de monsieur Vermée qui travaillait la nuit à l’Humanité et dont la femme ne devait pas aimer Deep Purple et Led Zeppelin car elle cognait fort dans le mur dès que je lançais Child in time à l’orgue ou Whole lotta love à la Fender (c’était une copie en fait mais elle sonnait aussi fort qu’une vraie Stratocaster).

Autre souvenir impérissable : les cours de Français. Cette année là le bureau se trouvait dans le coin gauche de la classe, à coté du grand et long tableau devant lequel j’étais toujours assis à la première place pour boire les paroles de mes bons professeurs et ignorer ceux de mes copains qui faisaient les guignols au milieu et au fond de la classe. Notre nouvelle prof était une sulfureuse femme brune en bas résille comme celles qu’on ne voit que dans les magazines et passait tout le cours assise sur le bureau lui même perché sur une haute estrade. Curieusement, les cours de Français prenaient les allures de cours de mathématiques car j’entendais compter derrière mon dos. Mes copains comptaient le nombre de fois ou cette prof au look torride croisait et décroisait les jambes qu’elle devaient aimer laisser copieusement contempler sous sa mini jupe. Les paris sur la couleur de sa petite culotte du lendemain circulaient aussi. De ma place, loin des yeux, loin du compteur, je préférais me concentrer sur les livres passionnant qu’elle nous recommandait. Ses commentaires étaient aussi pertinents que passionnants . Elle nous avait,par exemple, demandé de lire Le rouge et le noir de Stendhal et aussitôt après L’écume des jours de Boris Vian. J’ai encore dans les yeux et dans les oreille son brillant plaidoyer par lequel elle nous expliquait que l’on pourrait nommer L’écume des jour quelque chose comme Le rose et le noir.

Je succombais à son charme intellectuel et elle me demandais de temps en temps de déclamer un poème ou de jouer une scène de la pièce de théâtre que nous devions apprendre par coeur. Je me souviens encore du grand silence quand j’ai épaté tous mes copains en faisant raisonner à la fin du célèbre poème pathétique de Rimbaud : «Tranquille, il a deux trous rouges au côté droit». Je pense qu’aucun de nous n’a oublié Le dormeur du val grâce à cette prof super motivante. Même la lecture de romans à la fin cruelle passaient comme une lettre à la poste avec elle : La bête humaine de Zola, Des souris et des hommes de Steinbeck etc.

Son opposé était notre prof d’Allemand. j’avoue avoir oublié son nom car on la surnommait tantôt Messerschmitt tantôt Fifi Brindacier. C’était une femme vraisemblablement jeune habillée comme la sœur de ma grand-mère maternelle : un tailleur vert comme de la guimauve à la rhubarbe agrémenté par une collerette blanche autour du cou. Une tenue qui lui donnait un air de pissenlit du menton aux genoux. Le visage blanc comme un comprimé d’Aspro, aggravé par une couche surnuméraire d’enduit blanc pour cacher ses boutons. Et, cerise sur le gâteau, une coiffure qui conjuguait celle de Sheila sur le 45t de Donne-moi ta main et prends la mienne et celle de Fifi Brindacier. Comme il se doit, elle laissait dépasser, comme mademoiselle Ravet notre prof d’anglais, son jupon vintage d’en dessous de sa jupe-tailleur. Immanquablement, ce fut, comme avec mademoiselle Ravet, le jeu du Qui regardera le plus longtemps sous sa jupe qui repris du poil de la bête, car comme mademoiselle Ravet, elle déambulait entre les tables pour nous lire la leçon du jour ou les devoirs à faire à la maison. Bien des cahiers de devoirs en sont demeurés vierges toutes l’année.

Le copain qui aimait le plus la mettre hors d’elle-même était Gilles Caviale. Il cherchait sans son dictionnaire bilingue des mots allemands un peu coquins pour lui en demander la traduction. Il faisait mouche à chaque fois. La première fois, elle faillit s’étrangler en traduisant Hunterhose (par un Skliiiip qui rentra dans la légende) et après le slip il demanda le mot Français pour Verdeck, mais la traduction (capote) lui resta dans la gorge tant elle toussa tout en devenant rouge comme une Flusskrebs (écrevisse). Un autre cours, j’entendis un copain crier depuis le fond de la classe : « Fraulein, fraulein, Caviale s’est pendu » ! Notre bien aimée prof était en train d’écrire, tout en évitant les morceaux de craie qui volaient vers le tableau. Quand elle entendit celle alerte, elle se retourna brusquement et poussa un cri épouvantable et durable avant même que ses cheveux ne se dressent sur sa tête. Caviale était petit et Creusot très grand, aussi ce dernier avait il fait de son long corps une potence à laquelle Caviale s’était pendu avec la longue écharpe qu’il ne quittait jamais. L’effet était aussi bluffant qu’hilarant quand on voyait la langue de Caviale pendre longuement de sa bouche grande ouverte et ses yeux révulsés fixer le plafond.

A peine notre prof sans humour eut-elle poussé son interminable hurlement retentissant que monsieur Dodin, le directeur des études qui avait perdu presque tous ses cheveux, ouvrit la porte de la classe brutalement et s’écria : « Mademoiselle Messerschmitt ou je ne sais plus comment, cela fait deux fois que l’on vous entend crier dans tous le couloir ; Quand aller vous vous décider à faire preuve d’un minimum d’autorité ? ». Pendant ce temps-là, Caviale et Creuzot avaient eu le temps de se rasseoir et de se croiser les bras affichant un air indigné.

 

 

Pour ne pas narrer tous les cours de la 3ème Grenat, je partagerai juste avec vous une réplique qui résonne encore dans mes oreilles de potache. Nous aimions tous notre prof de Chimie, cours qui se déroulait loin des salles de cours banalisées, dans le labo de Chimie. Cette femme était une forte tête et une grande pédagogue qui savait nous passionner en réalisant sur la paillasse surélevée qui lui servait de bureau des précipités et autres mélanges réactifs dont nous étions friands.

A chaque cours, avant de nous faire le descriptifs des ingrédients de son prochain tour de magie, elle nous avertissait d’un ton qui sonnait plus comme une sentence de mort que comme un avertissement : « Jeunes gens, il y a trois question que je ne veux pas entendre. Ces trois questions sont : Est-ce que ça pète ? Est-ce que ça pue ? Et Combien ça coûte ? ».

Vous voyez que je n’ai rien oublié de mes cours de 3ème Grenat !

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Jean-Marie Audrain

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Né d'un père musicien et d'une mère poètesse, Jean-Marie Audrain s'est mis à écrire des poèmes et des chansons dès qu'il sut aligner 3 mots sur un buvard puis trois accords sur un instrument (piano ou guitare). À 8 ans, il rentre au Conservatoire pour étoffer sa formation musicale.
Après un bac littéraire, Jean-Marie suit un double cursus de musicologie et de philosophie à la Sorbonne.
Il se met à écrire, dès cette époque, des textes qui lui valurent la réputation d’un homme doublement spirituel passant allègrement d’un genre humoristique à un genre mystique. D’ailleurs, il reçut de la SPAF (Société des Poètes et Artistes de France) un grand diplôme d’honneur en ces deux catégories.
Dans ses sources d’inspiration, on pourrait citer La Fontaine, Brassens et Devos.
Lors de la naissance du net, il se prit à aimer relever les défis avec le site Fulgures : il s’agissait de créer et publier au quotidien un texte sur un thème imposé, extrêmement limité en nombre de caractères. Par la suite il participa à quelques concours, souvent internationaux, et fut élu Grand Auteur par les plumes du site WorldWordWoo ! .
Il aime également tous les partenariats, composant des musiques sur des textes d’amis ou des paroles sur des musiques orphelines. Ses œuvres se déclinent sur une douzaine de blogs répartis par thème : poésie, philosophie, humour, spiritualité…sans oublier les Ebulitions de Jeanmarime (son nom de plume). Un autre pseudo donna le nom à son blog de poésies illustrées : http://jm-petit-prince.over-blog.com/
Pendant longtemps il a refusé de graver des CD et d’imprimer ses œuvres sur papier, étant un adepte du principe d’impermanence et méfiant envers tout ce qui est commercial.
Si vous ne retenez qu’une chose de lui, c’est que c’est une âme partageuse et disponible.

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Grant Marielle
Invité
18 novembre 2020 9 h 12 min

Un récit très imagé et toujours très vivant! Jean-Marie Audrain, adolescent, découvre avec enthousiasme la musique rock et pop, en écouter et en jouer avec ses copains; et les très
pittoresques institutrices , l’une , impressionnante et motivante , une autre, amusante malgré elle, et une troisième coupant court à toute polémique !

O Delloly
Membre
15 novembre 2020 11 h 15 min

vraiment passionnant votre nouvelle

merci