Féeries modernes – Michel Leutcha

L’astre du jour lissait sa barbe aux nuages du couchant. Le crépuscule se déployait en grandes enjambées. Soudain la bouche du couchant s’ouvrit et avala l’écarlate clarté du jour. La cité se métamorphosa en une immense mer de lumière. Des boules de feu rondes comme des oranges naissaient au front des villas et des maisons à étages. Des lunes aux flammes étincelantes surgirent au sommet de géantes colonnes en béton armé. En bas des scarabées mécaniques poussaient des grognons furieux et filaient vers les quartiers aisés. Des pas lourds de fatigues et de peines se pressaient vers les quartiers populaires. Une coccinelle électrique roulant à tombeau ouvert bouleversa le destin d’un couple de chiens en plein rut. Le mâle heurté la tête saignante hurla de douleur laissant la femelle clouée au bord du trottoir le derrière en bouillie la gueule vomissant un torrent de sang. Le chien le cœur troué de douleurs atroces s’assit près de sa compagne. Il ruminait sa douleur anthologique. Personne ne prêta attention à son malheur.        

            Un mois après. Mes pas martelaient à nouveau le macadam. Le soleil bagarrait au milieu de gros nuages noirs et creusait son sillage vers le couchant doré de flammes écarlates. La rue s’allongea d’un kilomètre bifurqua à droite puis à gauche avant de s’évanouir. Après un passage étrange une autre surgit promenant devant elle l’empire de nos rêves et de nos fortes émotions. Une clameur irrésistible produite par des personnes quasiment démentes montait comme un chœur sans harmonie aucune d’une immense arène. Des têtes aux corps multicolores s’étaient donné rendez-vous dans cette immense vallée nue comme le dos d’un nouveau-né. Extrêmement excitées elles criaient  trépignaient ou battaient des mains. Je m’approchais de ce vaste champ de jubilations offertes par le jeu des jambes. Le roi du cuir rond les avait conviées pour un spectacle de concours de muscles. Tous les maillons de la communauté citadine avaient ici un représentant. Il y avait les faibles et les forts. Les petits et les grands. Les riches et les pauvres. Les courts et les géants. Tous étaient là soudés dans une unité où défilent la tribune présidentielle la tribune d’honneur la tribune des patrons et celle où s’entassent les amis de la débine.

            Quand un des acteurs  commettait la moindre maladresse une kyrielle de jurons le poursuivait et s’abattait soudain comme un oiseau de malheur sur la tête du pauvre hère. Et quand la boule ronde trouait les filets adverses une explosion de clameur fanatique récompensait l’heureux héros. Au finish il y eu ni vainqueur ni vaincu. Une volée de confettis virevoltait au-dessus de la vallée poussiéreuse comme de blancs colibris.

             Soudain une effervescence inédite s’empara de l’arène. Un des acteurs vêtu d’un polo rouge barré de veines blanches décocha un violent uppercut à l’un des hommes en noir. Le maigre mec tourna comme une toupie et embrassa la poussière le nez en sang. Les spectateurs froissés par cet entracte impromptu arrosèrent l’arène de morceaux de canne à sucre de bâtons de manioc de gousses d’arachides d’oranges et de bouteilles vides. Puis ils jaillirent des gradins comme une armée de fous et marchèrent vers les combattants prêts à faire surgir de leur gîte endormi leurs passions animales.  Des képis verts et des bérets rouges matraques en main s’emparèrent de l’arène et réussirent à repousser l’assaut des spectateurs en colère. Les hommes en noir furent escortés vers un escalier dérobé.

            Grands et petits riches et pauvres s’étaient réunis ici pour communier. Au nom du ballon rond. Et au nom du ballon rond on cassait brisait insultait donnait des coups de poing et saignait la chair à sang.

             La nuit tomba par intervalles irréguliers et calma peu à peu les ardeurs belliqueuses.

 

 

                                                                                                               Ndoungué 1985

 

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