L’ombre qui marche – Donald Ghautier

I/

 

Ourk-O huma l’air ambiant. La forêt était un peu humide, avec des relents de brûlé, une odeur inhabituelle en ces lieux. Il sentit également la présence de deux hommes, ceux qu’il cherchait, et d’une autre créature, inconnue de ses sens. Ourk-O pensa alors à la légende de l’Ombre qui marche, racontée dans tous les clans du Grand Tournant. Selon les Ancêtres, l’Ombre qui marche se déplaçait dans les zones boisées, devenait invisible dès qu’un homme l’approchait, et se nourrissait des petits animaux ou de fougères géantes. Elle n’approchait presque jamais des villages, sauf quand elle était affamée. Ourk-O ne connaissait cependant personne qui avait réellement vue l’Ombre qui marche. Pour cette raison et des milliers d’autres, il considéra la troisième créature comme négligeable, préférant se concentrer sur les deux hommes.

 

Ourk-O se remémora son retour au village, un jour avant les autres chasseurs partis en campagne avec lui. Il revit le spectacle des huttes ravagées, des corps éventrés, des traces de sang partout sur les toiles. Sa femme et son fils n’avaient pas survécu au massacre. Même les Ancêtres n’avaient pas été épargnés, comme si les meurtriers voulaient signifier au village qu’ils ne craignaient pas la colère des hommes. Ourk-O n’avait alors pas attendu ses compagnons de chasse, jugeant l’affaire urgente. Il avait laissé un signe, un code convenu entre les chasseurs, indiquant qu’il repartait à la chasse. Les autres comprendraient.

 

Le soleil commençait à décliner. Ourk-O sentit l’odeur du feu et du gibier mais n’entendit pas deux hommes grogner. Apparemment, seul l’un des deux était resté au campement de fortune, tandis que l’autre avait dû chercher des champignons ou des herbes plus loin dans la forêt. Ourk-O se baissa puis décida de ramper pour se rapprocher sans alerter l’autre homme. Le vent soufflait dans le bon sens, de manière à le rendre indétectable par un nez expérimenté. Le sol était meuble, avec peu de branches sur le sol. Les arbres étaient bordés de fougères géantes et de bosquets touffus, des cachettes idéales pour un chasseur à l’affut. Ourk-O s’arrêta et observa la scène.

 

L’autre homme, petit et trapu, arrangeait sa litière, jetait du bois dans le feu et surveillait la cuisson de son gibier. Visiblement, il ne semblait pas serein et ne cessait de jeter un regard apeuré vers là où le soleil se couche, à l’opposé de la position tenue par Ourk-O. Il jouait nerveusement avec son coutelas, vérifiait sans cesse son arc et ses flèches, comme si un danger imminent le menaçait, quelque part dans la forêt profonde. Ourk-O pensa à l’Ombre qui marche, une croyance répandue au-delà du seul Grand Tournant, une bête censée vivre dans les bois. Cette pensée lui inspira une stratégie d’attaque, celle qui consistait à affoler sa proie et lui pointer la mauvaise direction.

 

Ourk-O prit sa fronde, choisit un caillou sur le sol et non une de ses munitions, trop faciles à reconnaitre, puis le plaça dans la poche de peau et visa le sommet d’un arbre situé loin devant lui. Le projectile brisa une branche supérieure, provoqua la chute de plusieurs branchettes et surtout l’envolée de quelques oiseaux. L’autre homme se crispa, tétanisé par la peur. Il resta figé un instant, avant de se jeter sur ses armes. Ourk-O en profita pour lui envoyer une balle dans la tête, une de ses pierres les plus pointues généralement dédiées aux bêtes de grande taille. L’homme tomba sur les genoux, laissant à Ourk-O le temps de courir vers lui, de lui arracher son coutelas et son arc, avant de lui trancher la gorge d’un coup sec. Ourk-O laissa le corps s’affaler par terre, vérifia la mort de l’homme, puis le prit par les pieds et le traina vers le feu. Il le plaça dans sa litière, comme s’il dormait, et déposa ses armes contre un arbre.

 

II/

 

Le professeur Royer brancha le rétroprojecteur, ajusta la tablette puis appuya sur l’interrupteur. Les étudiants étaient en train d’arriver dans l’amphithéâtre où se tenait le cours de paléontologie. Il continua ses réglages, brancha le dispositif de projection à son ordinateur portable, avant de choisir les fichiers stockés sur son disque dur.

— Vous êtes prêts ?

— Oui, professeur, répondirent d’une seule voix la dizaine de jeunes femmes et hommes présents dans la salle.

— Parfait. Aujourd’hui, nous allons étudier une scène du Néolithique à travers des ossements et fossiles laissés dans une forêt américaine. Pour ça, j’ai compilé des photographies prises par un de mes collègues de l’Université de Boston, le professeur Robert Wilkinson. Le thème tient en ces quelques mots : l’Ombre qui marche.

 

Derrière ce vocable digne d’un film des années soixante, choisi par l’éminent Robert Wilkinson, un enseignant peu académique, il y avait des années de recherches consacrées aux pratiques de chasse de nos lointains ancêtres. L’Ombre qui marche représentait un mystère encore non élucidé, celui d’une espèce méconnue, discrète en son temps, certainement pas un prédateur pour les hommes du Néolithique. Quelques fresques rupestres témoignaient de son existence, de la peur et du respect qu’il inspirait aux peuplades de l’époque. Seul un squelette complet avait été trouvé, dans une cavité forestière, à côté de ceux de deux hommes, comme si une bataille meurtrière s’était déroulée en ces lieux quelques milliers d’années avant notre ère.

 

Le but du cours était d’apprendre aux étudiants comment élaborer des scénarios à partir de peu d’indices. Le professeur Royer avait déjà amené ses troupes sur le terrain, pour les familiariser avec les techniques de recueil, les relevés topographiques et l’art de ne rien négliger.

— Nous avons ici des ossements. Le premier squelette correspond à une espèce non humaine. Dans la communauté scientifique, nous l’appelons l’Ombre qui marche.

— Pourquoi ce nom, professeur ?

— Réfléchissez un peu, Berthier. Au-delà de son imaginaire florissant, certainement influencé par Hollywood, Robert Wilkinson a traduit une réalité dans un vocabulaire évocateur.

— Cette espèce ne se montrait jamais aux humains, répondit Madeleine Elster, une très belle étudiante blonde platine, habituée des cours du professeur Royer.

— Exactement ! Il semblerait que l’Ombre qui marche avait peur des hommes, qu’elle voyait comme un prédateur. En cela, elle était sage et prudente.

— Pourtant, elle a disparu, répliqua Berthier.

— Toutes les espèces sont vouées à disparaître, Berthier. Vous comme l’Ombre qui marche. La différence, c’est que vous n’êtes pas la discrétion incarnée. La science n’aura aucun mal à expliquer le pourquoi de votre disparition.

 

La remarque provoqua les rires dans l’amphithéâtre. Le professeur Royer regarda sa victime du jour avec l’air de la mère poule devant son dernier-né. Berthier n’était pas moins intelligent, il avait juste tendance à poser les questions stupides. Pour le professeur Royer, cet étudiant n’avait pas sa place dans un cours de sciences mais dans une salle de rédaction, au sein d’un magazine dédié aux grands de ce monde et leurs petites bassesses. Il préférait de loin Madeleine Elster avec son cerveau affuté, son intuition débordante et ses qualités de synthèse, le tout logé dans un corps de déesse. Madeleine Elster était son Artémis.

 

III/

 

Ourk-O n’eut pas longtemps à attendre. Un autre homme, petit et trapu, apparut dans la pénombre. Ses gestes mesurés, son allure prudente et sa main sur ses armes trahissaient une peur permanente. Il s’approcha de son compagnon, huma l’air alentour puis se retourna. Ourk-O en profita pour lui décocher une balle pointue. L’homme s’écroula à terre. Ourk-O se releva, rangea sa fronde puis se dirigea vers sa victime. Soudain, les branches se mirent à bruisser, les oiseaux arrêtèrent de chanter et le feu vacilla. Ourk-O ne sentit pas la masse lui tomber sur le corps. Son dernier souvenir se résuma à une odeur d’herbes mouillées, une vive douleur à l’échine et un grognement.

 

Quand il se réveilla, il constata qu’il était dans une caverne ou une grotte, avec comme compagnons le petit homme trapu et une immense créature poilue. Ses armes étaient à terre, loin de lui, avec celles de son ennemi humain, bien rangées dans une auge circulaire. Il essaya de bouger mais ses pieds et ses mains étaient entravés par une sorte de liane. L’autre homme était encore inconscient, du moins en apparence, attaché lui aussi. L’Ombre qui marche semblait occupée à préparer son repas. Ourk-O pensa que ses dernières heures arrivaient, qu’il allait servir de plat principal à l’Ombre qui marche, avant même d’avoir pu venger son clan. A cette dernière pensée, il grogna de mécontentement.

 

L’Ombre qui marche se retourna. Ourk-O la regarda droit dans les yeux. Ce qu’il vit le surprit. La créature poilue avait un regard doux, malgré son aspect effrayant, son corps gigantesque et ses énormes bras. Elle ouvrit sa grande gueule, montrant des dents acérées, et émit une sorte de souffle, proche du bruit du vent dans les arbres. Ourk-O répondit par un grognement interrogatif. Il voulait savoir ce qu’il faisait là, pourquoi il était encore en vie et ce qui l’attendait. L’Ombre qui marche hocha la tête lentement. Elle semblait fatiguée, vieille, usée par des années passées à se cacher des hommes. Ourk-O éprouva de la compassion pour elle, même si son propre futur semblait compromis et réduit au bas de la chaîne alimentaire. Il grogna doucement, calmement, et hocha de la tête à son tour.

 

L’Ombre qui marche reprit ses occupations. Elle mélangea des fougères à des champignons, pressa des fruits forestiers, broya des morceaux d’écorce et constitua une sorte de brouet, à même le sol. Ensuite, elle en prit une dose dans son immense main puis la porta à sa gueule. Ourk-O entendit une sorte de mélodie sifflée, proche du langage des oiseaux. Visiblement, la créature aimait le résultat de sa cuisine et le faisait savoir alentour. Elle se tourna de nouveau, s’approcha de son prisonnier et lui tendit lentement sa main. Ourk-O la regarda de nouveau droit dans les yeux. Il grogna doucement puis commença à lécher le brouet. L’Ombre qui marche se remit à souffler.

 

Ourk-O se sentit étrangement en sécurité. Il accepta une deuxième portion de brouet. L’Ombre qui marche lui servit sa ration encore plus délicatement que la première fois. Elle ne cessait de le regarder, avec un air doux, presque celui d’une mère devant son enfant. Ourk-O se décontracta, grogna de plaisir puis rota de satisfaction, une tradition ancestrale dans son clan quand on était invité par un autre village. La créature le fixa avec stupeur, plissa son museau, avant de se mettre à hoqueter. Des larmes lui montèrent aux yeux, son corps commença à trembler et ses mains s’ouvrirent, la paume dirigée vers Ourk-O. L’homme pensa que la créature était en train de pleurer, pour une raison inconnue. Il la fixa à son tour, grogna les noms de sa femme et son fils, puis laissa la tristesse l’envahir et déclencher des torrents de larmes sur ses joues et sa bouche.

 

IV/

 

Une fois le préambule scientifique terminé, le professeur Royer rentra dans le vif du sujet. Il afficha une photographie des trois squelettes et attendit une réaction de ses étudiants.

— Les positions des squelettes sont étranges, remarqua Madeleine Elster.

— Que vous inspirent-elles ?

— Deux scènes différentes, deux réalités distinctes. L’Ombre qui marche semble tenir un des hommes dans ses bras, comme si elle tentait de le protéger.

— Le protéger de quoi ? De l’autre homme ?

— Non, l’autre homme est dans une position presque antinaturelle. On dirait qu’il était entravé quand la mort l’a frappé. Son squelette est trop éloigné de la première scène. Il n’y a aucun rapport de causalité entre les deux. Le drame concerne les deux corps enlacés.

— Vous avez beaucoup d’imagination, Madeleine. Bientôt, vous allez nous raconter une histoire d’amour entre un homme du Néolithique et une créature monstrueuse.

— C’est du même acabit que le vocable inventé par Robert Wilkinson. Il ne la décrit pas comme un monstre. Elle est presque humaine. Elle marche, comme nous, elle est notre ombre, celle de l’homo sapiens, notre cousine éloignée ou notre voisine cachée.

 

Les yeux bleus de Madeleine Elster brillaient de mille feux. Le professeur Royer comprit pourquoi il adorait cette étudiante, la fille dont il aurait rêvé s’il s’était marié et avait eu des enfants. Son étudiante préférée remettait de l’humanité là où les autres ne voyaient que de la science, des bouts d’os éparpillés par les soubresauts de la planète, égarés dans les tourments de l’Histoire. Elle osait affirmer ses idées, ses intuitions, son regard différent, devant les pontes de l’enseignement supérieur et les premiers de la classe, au risque de paraître ridicule. Le professeur Royer sentit monter une envie irrépressible de la prendre dans ses bras, comme l’avait fait l’Ombre qui marche avec l’homme du Néolithique dans cette scène magnifique décrite avec brio par Madeleine Elster.

 

Berthier le réaliste brisa la magie du moment. Fidèle à sa réputation, il posa la question présente dans toutes les têtes, sauf peut-être celle du professeur et de son égérie.

— Si la créature n’avait pas peur de l’autre homme, qu’est-ce qui l’a effrayée ?

— La proximité de la mort, Berthier. Tous les mammifères supérieurs la ressentent, même vous. L’Ombre qui marche, les analyses l’ont prouvé, était issue d’une espèce d’hominidés très avancés, aux capacités cérébrales importantes, voire au-dessus de celles de lhomo sapiens.

— Pourtant, cette créature n’a pas survécu, insista Berthier. A quoi ça sert d’être plus intelligent que les autres, d’avoir un plus gros cerveau, si c’est pour disparaître ?

— Je vous renvoie la question, Berthier, répondit le professeur Royer, un peu excédé du tour que prenait la discussion.

 

Une fois de plus, Madeleine Elster sauva la mise au maître de l’amphithéâtre. Devant une dizaine d’étudiants, elle se leva et répondit à la question de son camarade de cours.

— En réalité, ça ne sert à rien. L’Ombre qui marche était supérieure à l’homo sapiens en termes d’intelligence émotionnelle. Pour cette raison, elle se cachait des hommes du Néolithique, trop dangereux pour elle. Sa nature la condamnait à disparaître, dans un monde où le Beau ne durait jamais longtemps, parce que l’Utile s’avérait le plus fort.

— Elle est morte en tentant de sauver un homme dont elle se cachait depuis des générations, remarqua Berthier.

— Tu as raison, et je l’envie pour ça, avoua Madeleine Elster. L’Ombre qui marche était probablement la première créature romantique. Elle est morte telle quelle.

 

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Donald Ghautier

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Je m’appelle Donald, ce qui n’est pas facile à vivre tous les jours surtout quand on a des grands pieds et la langue bien pendue. Mon métier, dans le civil comme dirait ma grand-mère, c’est consultant en organisation. J’explique comment bien travailler à des managers de fortune, des petits chefs à plume trop contents de briller au milieu de leurs esclaves salariés.

« De tic et de tac
Mon égo coule sous les piques
De stuc et de toc. »

Pourtant, dans mes rêves les plus fous, je vois un monde éclairé où nous serions tous un peu moins durs les uns avec les autres. Alors, j’écris des petites histoires, parce que je ne sais pas dessiner, inspirées par le Pop Art et la musique rock.

« Warhol sans Vietnam
Le symbole brule dans les flammes
De sérigraphies. »

J’espère trouver ici, dans cette communauté, mes frères et mes sœurs, des gens avec qui partager mon gout de l’écriture et de la narration, de mille et une façons différentes parce que nous ne sommes finalement que des humains et pas des robots.

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Claudine Bazoge
Membre
8 janvier 2017 19 h 47 min

Bonsoir Donald,

L’ombre de votre romantisme est joliment apparente dans cette histoire. C’est agréable à lire, merci.