LE JARDIN AUX 100 STATUES – 3/3 – Yolande GURTMER

La Comtesse de Saint Aurisse a perdu son amant imaginaire, un Apollon, statue de son jardin qui s’est brisée en mille pièces dans sa couche.

   Son Apollon lui fit tellement défaut qu’elle s’échina à reconstituer le puzzle. Elle dut faire preuve de patience et d’endurance. Elle crut perdre courage devant l’inefficacité des glus qu’elle trouvait. Mais était-il possible de recoller la pierre ? Des larmes de rancœur glissèrent le long de ses doigts et, en se mêlant aux mixtures, elles parvenaient à un semblant de fixation bien fragile.

  Et puis, à force de passer son temps à cette tâche fastidieuse, elle s’y abrutit jusqu’à anéantir ses pensées et son amertume. Peu à peu, un sentiment de perte immense envahit son cœur et son âme. Elle avait vraiment aimé d’amour son Apollon du saule et pas seulement par plaisir charnel ni par envie de domination. Cette réalité grandissante s’imposa à elle. Alors, elle versa des larmes de vrai chagrin, sur ses mains, sur ces bouts de caillou. Et la colle pritt. La statue s’érigea peu à peu, se reforma. La maîtresse se laissa gagner par les espoirs les plus fous. Elle poursuivit ses journées, ses nuits à pleurer et à reconstruire. Quand elle acheva son labeur, la statue resta de marbre.  Le charme était détruit, l’amour éclaté en tesselles.

   L’Apollon devint cette bûche magnifique mais morcelée qui n’était bonne qu’à regagner son socle. La Comtesse prit soin d’enfouir ses chimères au fin fond du jardin et abandonna à jamais la gentilhommière. 

   L’apollon, lui, fut soulagé de retrouver son rôle décoratif en remerciant Zeus de lui avoir épargné une renaissance amoureuse indésirable.

   Aux bises printanières, les chatons du saule pleureur chatouillèrent le corps de l’Apollon de leur duvet parfumé simulant des petites caresses anodines. Cela ne le dérangea nullement ; c’était tellement reposant comparé aux ébats de la Comtesse !

   Dès lors, notre Dieu de pierre jouit d’une paisible retraite d’ornementation sculpturale au gré des sensations suaves des saisons. Mais, il espéra de tout cœur traverser encore les siècles sans plus jamais rencontrer une maîtresse fanatique d’art grec.

  • 3 –

        FIN

Yolande Gurtmer

Yolande Gurtmer (8)

YG a été attirée par la lecture et l'écriture en prolongement de ses pratiques artistiques amateur.

S’abonner
Notification pour
guest
0 Commentaires
Commentaires en ligne
Afficher tous les commentaires