Si j’étais écrivain, je préférerais me laisser glisser le long de ma plume et habiter ses barbes, son duvet. Plutôt que de t’écrire de si loin, tu deviendrais mon encrier. Je me plairais à tremper mon bec dans ton essence noire. Rien ne pourrait me donner l’impression d’être plus proche de toi, de saisir un peu de toi pour coucher de belles lignes d’amour.
Tu te laisserais guider par le dessin des lettres, à la fois rondes et relevées, comme une femme dénudée dans son alcôve. Chaque mot te surprendrait par sa tendresse, sa douceur. Chaque phrase éveillerait tes fantasmes peu chastes. Encre facile et légère, tu entrerais dans le jeu de la séduction.
Et puis, brutalement, ma pointe ne formerait plus de cercles sur la page. Tu t’inquièterais bien sûr d’être délaissée… à tort d’ailleurs. Je serais en train de chercher une autre couleur, une autre teneur pour mon encre : un pigment secret, transparent, magique… bref, sympathique. Mais où le trouver ? Immanquablement sur mon propre corps. Quel endroit délivrerait au mieux les parfums d’une poésie sentimentale ? Peut-être sur la bouche, le bassin, les jambes ; j’effleurerais, je picoterais délicatement ma peau. Après cette quête, je me laisserais emporter par un flot d’écriture invisible. Mais que révélerait cette ardeur au verbe ? Nul ne saurait le lire.
Alors, encre amante, redeviens simple destinataire. Toi seule sauras décrypter ce langage si profond, si immense, mais sans trace pour les yeux.
Tu approcheras ton visage de la feuille ; tu humeras ces fragrances si reconnaissables ; tu laisseras tes lèvres parcourir le contour de ces saveurs subtiles, happée par ton désir.
Et avant que l’encre sympathique ne sèche et ne perde ses atours, tu brûleras cette page faute de pouvoir la tourner. Il n’en restera plus rien… peut-être quelques sensations surannées aux archives du souvenir… pour un magnifique amour, si dérisoire.