Le Pinceau – Grenu Yolande Gurtmer

   Un jeune artiste, Andréos, tentait désespérément de vivre de sa peinture. Pragmatique, il se moulait dans les mouvances des modes esthétiques. Quand il parvenait à se placer dans une galerie, il se lançait dans des œuvres abstraites les plus délirantes qui avaient leur succès convenu.

  Quand les saisons touristiques approchaient, il plantait son chevalet sur les grains de sable de la côte. Sur fond de vagues déferlantes, délice des surfistes, il réalisait des portraits de baleines échouées sur leur serviette éponge ou de marsouins rigolards en culotte bouffante. Pour les vacanciers les plus “ethno”, il croquait quelques scènes locales vintages ou même complètement disparues .

   L’hiver, il se convertissait en peintre cosmonaute. Affublé d’une combinaison polaire volumineuse, il installait son atelier au pied des pistes, à ciel ouvert. Là, il s’appliquait à coucher sur toile la vie idyllique des amoureux des neiges : le plaisir furtif de la glisse, les files interminables d’attente au tire fesse, la galerie des belles femmes opulentes dans leurs atours d’hiver…

   Mais sa prédilection était d’arriver à croquer la noble et magnifique allure des montagnards, tous, maîtres des lieux, du moins en apparence, puisque aux commandes des cannes, nacelles et autres œufs de remontées mécaniques. On les reconnaissait de loin avec leur costume folklorique. On ne pouvait que se laisser impressionner par leur regard fier et impénétrable. Si les glaciers n’existent quasiment plus dans nos montagnes européennes, heureusement, leur beauté coule encore dans ces yeux-là. C’est sans doute la poésie la plus intelligente que l’on puisse trouver à la froideur d’un regard.

   Dans ce contexte, on peut imaginer le tract des jeunes filles un peu émotives qui avaient du mal à saisir leur canne et à les chevaucher avec succès. Alors, les Seigneurs des Sommets, délicatement, aidaient les damoiselles à enfourcher leur destrier. 

   Mais trêve de digression. Revenons à notre peintre-vigie, au point stratégique de la fameuse remontée dite “le pince fesse”. Son commerce marchait plutôt bien. Dans le pic de la saison, les aquarelles s’écoulaient au fur et à mesure des productions.

   Puis les beaux jours arrivèrent plus tôt que prévu. La neige se raréfia en suivant et les vacanciers aussi. Andréos souffrait moins de peindre dans le froid mais les tableaux s’empilaient tristement contre son chevalet. Une débâcle si rapide n’était pas inscrite dans son emploi du temps. Il avait beau supplier le Dieu des intempéries, rien n’arrêta l’arrivée précoce du printemps.                                                          -1-

 Les temps devinrent durs même si les copains de la station lui apportaient leur aide. Bien vite, tous ces gaillards montagnards redescendirent travailler dans leur vallée. Après la fonte complète des premières pistes, l’artiste se résigna à plier son matériel.

   Nostalgique, il empilait ses cartons à dessins quand il découvrit sous son chevalet un plumier en bois laqué. C’était bizarre. Il n’avait jamais senti sous ses pieds cet objet et Dieu sait s’il l’avait piétiné, cet endroit. La boîte s’était sans doute bien enfouie sous la neige ou alors quelqu’un l’avait déposée cette nuit.

   Il l’ouvrit et contempla l’intérieur. Un drôle de pinceau y était couché. Il avait des poils blancs et curieusement ondulés. Son manche était acajou, parsemé de grains bruns, comme des tâches de rousseur en relief. Quand on le saisissait, il chatouillait les doigts avec la douceur irritante d’un duvet de pêche. Sa tête était extrêmement soyeuse sur la peau.

   Un papier était enroulé au fond du plumier. Le peintre le déplia et parcourut la présentation de l’article

 

PINCEAU GRENU – poils de soie pure – bois imputrescible – garanti de qualité hors du commun – valeur inestimable – mode d’emploi : si vous souhaitez vendre vos oeuvres sans qu’elles soient le fruit d’un réel talent ou d’une notoriété, il suffit de suivre physiquement avec le pinceau grenu le contour de vos modèles. Après cette investigation, posez le pinceau sur votre support. Votre main sera automatiquement guidée pour reproduire artistiquement votre sujet. Restriction du champ d’application : selon toute logique, l’opération n’est réalisable qu’en figuratif avec des natures mortes, des nus, des portraits… Tout thème de proximité que le pinceau peut matériellement contourner. Paysages et abstractions sont évidemment impossibles à réaliser.

 

   Le jeune peintre se frotta les mains de joie. Si ce n’était pas une entourloupe, il pourrait faire ses joints inter saisonniers, car s’introduire dans les galeries ce n’était pas toujours facile. Et peut être pourra t-il s’offrir enfin un atelier confortable.

   Il revint chez lui, au pays de l’entre deux milieux. A peine arrivé dans son cagibi de travail, il s’empressa de mettre à l’épreuve le pinceau magique. Il l’expérimenta sur un nature morte vite rassemblée de bric et de broc : une pelure d’orange, un oignon germé, un pot en émail écaillé du temps de la reine Anne, la soucoupe en terre du chat. -2-

Il s’appliqua soigneusement à dessiner les contours des objets et à les reproduire sur la toile.

   Effectivement, le pinceau était comme mu par une énergie autonome. Il glissait, il filait, se posait le long de la trame, calculait les proportions, choisissait ses couleurs, mariait les mélanges de tons, s’appesantissait sur les endroits stratégiques de la composition.

   Andréos, abasourdi, essayait de garder la main souple et légère pour ne pas contrecarrer les décisions de ce brillant ustensile. Entre eux, cela devint en quelques instants une communion de tango virtuose. En un temps record, le tableau fut achevé et peaufiné, séchage et laquage compris. Le résultat était agréable à l’œil, sans pour autant atteindre des sommets de génie. L’artiste s’interrogea, perplexe : “Mais qui va vouloir acheter des thèmes aussi désuets ? Qui investirait dans ce travail, de nos jours, sans qu’il soit franchement transcendant ?”

   Plongé dans le doute, il examina à nouveau la fiche technique du pinceau. En effet, il n’avait pas remarqué une note au verso: 

 

   “Le pinceau grenu ne vous assurera pas un talent artistique mais un phénomène de mode. Tout ce qu’il réalise se vendra indépendamment d’une qualité picturale originale. Le pinceau grenu recrée les modes. Achat garanti par les contemplateurs. Prenez garde aux discordes, aux vols et aux cotations excessives.

 

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(SUITE AU PROCHAIN NUMÉRO)

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