Tant de notoriété arrangeait bien les affaires d’Andréos. Il put arrondir ses fins de mois ainsi que les flancs de son chat. Il s’installa convenablement dans un cagibi fonctionnel et avenant. C’était vraiment un luxe inespéré pour lui.
Mais à force de peindre des nus en cascade, il s’ennuya vite, noyé par cette production industrieuse et industrielle. Surtout que les filles n’étaient pas folichonnes. Elles ne dérogeaient pas du tout à la législation du travail. Elles se syndiquaient de plus en plus, les futées ! Les escapades amoureuses des peintres avec leurs modèles devenaient des historiettes d’archives. Ces corps fabuleux n’étaient plus que des photos tranquilles juste bonnes à toucher des yeux.
Andréos ne se laissa pas abattre. Il se mit en quête de la perle rare. En déambulant en ville, il était tombé en extase devant un mannequin original dans une boutique de lingerie. Sa couleur de peau ravissante tirait vers le brun cacao, parée de sous-vêtement clairs ouvragés comme la roue d’un paon. La vivacité du contraste révélait une esthétique troublante et suggestive, indéfinissable entre le sensuel et le gustatif.
“Voilà ce qu’il me faut : une métis. Enfin de l’excitant à peindre !”
A force de recherche relationnelle et médiatique, une jeune femme sombre comme l’ébène apparut dans l’encadrement de la boiserie. Andréos eut l’impression d’être aveuglé par le soleil. Peu à peu, sa rétine s’accoutuma à cette vision de paradis des îles. Le chat, lui, avait adapté sa pupille pour ne pas être ébloui. Le peintre rassembla ses esprits pour entrer en conversation avec Christine de Fort de France.
Cette beauté aux saveurs exotiques ne s’encombrait pas de manières. Elle livrait avec sincérité et enthousiasme sa philosophie de la vie qui fleurissait par la même occasion sa profession de modèle. Elle se présentait comme une personne entièrement libre de ses mouvements, de ses décisions et de ses attachements. Elle avait trouvé son bonheur auprès d’êtres très différents d’elle, sans tabous ni préjugés. Elle avait aimé avec autant de passion un vieux marin des côtes bretonnes sculpté par les bises atlantiques, un politique étranglé par sa cravate et l’angoisse de ses fonctions, un PDG dépressif et impuissant, contaminé par une vérole informatique, un jeune skinhead dont elle fut l’unique repère structurant, le voisin de palier, musicien et compositeur au génie autistique. Cette plante magnifique s’épanouissait comme une orchidée luxuriante dans n’importe quel milieu.
Donc, la technique du pinceau grenu ne l’effrayait nullement étant donné tous les artifices sensuels qu’elle avait déployés généreusement dans sa carrière. La jeune femme incarnait l’art vivant amoureux pour qui avait la chance de la contempler. Bien mieux qu’en peinture. Elle pouvait se fondre dans ses propres caresses et émouvoir aux larmes ses partenaires. Elle savait donner sans compter et ne demandait jamais de compte. Par contre, du jour au lendemain, si on l’acculait au pied d’un mur, elle s’envolait de ses belles plumes d’ara doré. Et l’histoire finissait comme elle avait commencé, dans un mystère inexplicable.
Andréos était très intrigué d’essayer la nouvelle méthode sur Christine. Il commença comme d’habitude par la tête. La jeune femme perçut alors un léger craquement dans le manche du pinceau au passage de son oreille. Une fois, les parcours exécutés, le peintre se projeta sur sa toile.
Et là, un phénomène renversant se produisit. Le pinceau grenu devint inerte. Plus une évolution, plus une dynamique. Consterné, Andréos insista. Rien à faire. Il reprit les opérations préliminaires avec plus de soin. Il caressa doucement les reliefs du corps de Christine, avec des pressions légères et précises. Les frôlements devenaient de plus en plus agréables surtout sur la poitrine et le ventre. La perle des îles se laissait aller avec désinvolture et bien être. Elle se sentait affectionnée par ce pinceau pas aussi rigide et manche qu’il n’y paraissait.
Andréos le reposa sur l’esquisse. Rien à faire. On ne pouvait rien en tirer. Un doute l’envahit. Il appela son chat grassouillet et lui passa la tête de poils sur le dos et les pattes. Report sur la toile également néant. Le charme s’était rompu. Le peintre était catastrophé. Une colère noire s’empara de lui. Il s’énerva sur le manche du pinceau voulant le briser en milles éclats. Christine intervint aussitôt : “Non, ne le détruisez pas. Donnez-le moi. Il est bien gentil ce pinceau!” “Gentil ? Un vrai bout de bois imbécile, oui !” rétorqua Andréos, furibond.
Christine se rhabilla, ne réclama même pas ses honoraires et enfila le pinceau dans les baleines de son bustier. Ah! Qu’il était à son aise près du coeur de Christine de Fort de France ! Lui qui avait craqué pour cette fille unique, si belle et si aimante.
Andréos ne comprendra jamais qu’un pinceau puisse tomber follement amoureux d’un modèle car, pour sa part, il ne mangeait pas de ce pain là. Il était bien trop investi par son activité artistique omniprésente. Mais, assurément, ce n’était pas n’importe quelle femme ni n’importe quel outil. Les pinceaux grenus ne peignent pas dans tous les coins de rues.
Christine des îles passa du bon temps avec son adorable pinceau.
Quant à Andréos, il quitta le monde des chimères et atterrit à nouveau dans son pays de l’entre deux milieux. Il se contenta à nouveau de la peinture maritime et montagnarde. Heureusement, son chat put conserver sa morphologie de Bouddha pendant quelque temps et le cagibi resta un agréable atelier. L’affaire du pinceau grenu avait quand même permis d’assurer des arrières solides pour quelques temps.
FIN