LE PINCEAU GRENU 2 – Yolande GURTMER

   Andreos dressa son plan de commercialisation sans plus tarder. Il se rendit chez un pote commerçant libraire où parfois, il lui laissait des œuvres en dépôt vente qui, à la longue, parvenaient à se liquider.

   Le surlendemain, l’affaire fut dans le sac. Un lecteur amateur de nature morte appréciant leur ambiance reposante et feutrée, eut le coup de foudre pour la toile qu’il jugea particulièrement déstressante. Tant mieux ! Tant mieux ! Le pinceau grenu allait bien au devant de la diversité des goûts du public. Il savait faire l’article sans tambours ni trompettes.

   Andreos eut alors l’idée de prendre son chat comme cobaye. Le félin plutôt famélique ronronna de plaisir sous les caresses de soie blanche. Il se fit coquet et ébroua sa fourrure pour la rendre plus opulente. Poils de chat, poils de pinceau tressaient entre eux des formes douces et frissonnantes pour le plus câlin des tableaux.

 

   La voisine, qui avait du mal à rassembler sa faune de gouttière en vadrouille, s’empressa d’acheter le tableautin. Celui-là au moins ne causera pas d’ennui et restera fidèle à la maisonnée.

   Le jeune peintre pensa que l’heure était venue de franchir le cap et de s’attaquer au genre humain. Renouer avec la technique du nu l’angoissait un peu. Les cours des beaux-arts commençaient à dater et il n’avait jamais été fortiche en anatomie. Une fois ses appréhensions passées, le plus délicat était de rencontrer des modèles qui voudraient bien se prêter au jeu. Les copines ? Les copains ? Ils allaient bien se gausser de lui. Les voisines ? Elles affichaient une balourdise générique et caricaturale. Et puis ça ferait le tour du quartier comme un vent de poudre de perlimpinpin.

Le plus simple et le plus sûr était encore l’annonce. Peut être même aurait il la chance de trouver un type masculin.

Quelques postulantes se présentèrent. Andreos gardait une vision esthétique archaïque de la plastique féminine. Il recherchait des corps bien en chair, des tailles fines aux hanches enrobées, des bustes rondelets, des seins en forme de fruit: pommes, poires ou figues. Le galbe des jambes lui importait peu. Il parvenait toujours à rattraper les poutres ou les poteaux télégraphiques.

Il prenait la précaution de prévenir ses patientes sur la particularité de sa méthode. C’était bien sûr les filles maîtresses d’elles mêmes qui s’adaptaient le mieux à l’entreprise. Il effleurait la peau de ces dames en s’appliquant à marquer tous les contours de la position choisie: du visage en glissant sur le cou, le bénitier de la clavicule, jusqu’aux seins en faisant bien le tour des tétons. Puis par le nombril, les hanches, l’entre jambes et les cuisses, jusqu’aux orteils. La remontée s’achevait toujours par la taille et les bras.

Les unes n’en pouvaient plus de chatouilles et de rire. Andreos se trouvait dans l’obligation de les licencier. D’autres prenaient un réel plaisir sous les va et vient sensuels du pinceau grenu. Les dernières, les plus efficaces, imperturbables, accomplissaient scrupuleusement les consignes pour lesquelles elles étaient rémunérées. Elles ne bronchaient pas et ne laissaient transpercer aucune émotion, aucune excitation. Avec elles, le “scanning” allait plus vite. Andreos gagnait un temps précieux. Il devait produire de plus en plus car tout se vendait à bourse déliée. Nus comiques, nus érotiques, nus platoniques, ses tableaux faisaient fureur dans les commerces, les expositions, les concours, les galeries, les marchés… On s’arrachait les oeuvres du pinceau grenu.

-3-

Yolande Gurtmer

Yolande Gurtmer (2)

YG a été attirée par la lecture et l'écriture en prolongement de ses pratiques artistiques amateur.

Lire la suite du même auteur :

S’abonner
Notification pour
guest
0 Commentaires
Commentaires en ligne
Afficher tous les commentaires