A l’orée de la lande – Yolande Gurtmer

 

Elle attendait depuis si longtemps à l’orée de la lande de rocailles. Un vent chaud et moite balayait les vallons du piémont. L’endroit vivait sa poésie de tous les jours, pour qui savait la percevoir. Cependant, pour la jeune femme, l’air lui parut inodore, l’atmosphère sans bruits, le jour sans lumière.

Lasse, elle s’allongea, cherchant la consolation de cette terre, la profondeur de ses racines. Son esprit s’apaisa à son insu et ses pensées s’évanouirent. Ses vêtements s’éparpillèrent avec nonchalance sans qu’elle agisse.

Elle se laissa gagner par le souffle de la lande : l’odeur du suintement des pierres mouillées, le soupir des grues qui rasaient le sol, l’haleine des écorces exacerbant ses narines. Ses yeux clos ne laissaient filtrer que la clarté feutrée du jour en déclin. Elle se sentit en amour avec ce lieu et s’abandonna immobile jusqu’à la transparence, l’invisibilité.

Une couleuvre vert d’eau s’approcha dans le bruissement suave de ses écailles. Sa peau froide et luisante glissa le long d’une jambe extrêmement lisse, au galbe parfait. Le reptile s’arrêta entre les hanches et tenta de s’y loger pour s’y lover à souhait. La jeune femme accueillit tranquillement cette présence chatouillante.

Aussitôt un désir la submergea : celui de se confondre à jamais dans cette terre généreuse et hospitalière.

Le serpent, déçu de ne pas trouver un nid propice à ses dessins, rampa sur le buste. Là, il s’étira sur une peau soyeuse d’une exquise souplesse. Il s’enroula autour de la poitrine et  n’en bougea plus. Le calme fut absolu quand  le corps de déesse s’effaça complètement de la surface, disparaissant à travers cette lande chérie.

Alors, à cet emplacement précis, un pied de bruyère en fleurs surgit. Et en son  milieu, un bouton de coquelicot à peine coloré se fraya un droit à l’existence parmi les clochettes fanfaronnes.

Il arriva trop tard, bien trop tard. Il erra, la cherchant en vain, dérangeant la moindre rocaille, interpellant les grues, suppliant les bois des buissons désespérément muets. Pourtant, il identifia une odeur familière qui semblait monter de l’humus. Comment ne pas reconnaître la senteur subtile de sa peau d’ange ? Elle devait bien se trouver par là.

Rompu de fatigue, il s’affala de tout son long à l’orée de la lande de rocaille. Il mit en fuite une couleuvre vert d’eau et manqua d’écraser une touffe de brande.

Malgré son immense chagrin, son tourment se calma, étrangement. La magie du lieu l’enveloppait. Ses mains effleurèrent le sol tiède et humide. Sa chair tressaillit imperceptiblement, bercée par des sensations réconfortantes. Il ne comprit pas vraiment d’où lui venait cette langueur. Il ne résista plus, parcouru d’un bien être que seule, de sa vie d’homme, son aimée avait su lui offrir. Il s’assoupit peu à peu, avec la confiance de la retrouver un jour, dans un monde quelconque.

Pendant son sommeil, un céanothe sauvage tira ses tiges à travers le bouquet de bruyère, enserrant passionnément le coquelicot épanoui.

Yolande Gurtmer

Yolande Gurtmer (5)

YG a été attirée par la lecture et l'écriture en prolongement de ses pratiques artistiques amateur.

S’abonner
Notification pour
guest
0 Commentaires
Commentaires en ligne
Afficher tous les commentaires